Ce blog rassemble pour l'essentiel mes textes parus dans la presse suisse romande, notamment dans l'Impartial/l'Express, Gauchebdo, le Courrier, Domaine public et le Temps.

23 septembre 2007

Villes : le classement des propriétaires

Le classement des villes suisses de Bilanz (publié à la fin du mois de juillet) a déjà été largement critiqué, mais un élément essentiel n’a pas été suffisamment mis en évidence. Sans même le vérifier, on peut facilement affirmer que le niveau des loyers n’a pas été pris en compte dans ce classement comme il l’aurait dû. Sinon, il est évident que des villes comme La Chaux-de-Fonds (116ème) ou Le Locle (120ème et dernière), dont les appartements spacieux et moins chers qu’ailleurs font se pâmer d’envie les visiteurs lémaniques ou zurichois, auraient obtenu un bien meilleur classement.
Cette bizarrerie méthodologique s’explique lorsqu’on constate que l’étude a été réalisée par un « centre d’information et de formations immobilière». Certes, il est normal que ces gens analysent la réalité en fonction de leurs préoccupations. Mais il est scandaleux que la presse destinée aux citoyens ordinaires s’en fasse aussi largement l’écho. Dans de tels cas, il serait important de protester auprès de la presse et d’exiger qu’elle indique clairement qu’elle rapporte le point de vue bien particulier d’une minorité. Une minorité fortunée qui cherche à encaisser des loyers aussi élevés que possible et dont les intérêts ne coïncident pas du tout avec ceux de la majorité de la population.

19 août 2007

Ne nous vendons pas à n’importe qui !

Les personnes au chômage ressentent souvent un sentiment de dévalorisation pouvant entraîner de lourdes souffrances psychiques, parfois plus graves que les conséquences purement financières de leur situation. Qu’on pense à cet homme qui n’osait pas écouter de musique pendant la journée, de peur que ses voisins l’entendent et se rendent compte qu’il était chômeur.
Les chômeurs ont honte parce qu' « ils ne gagnent pas leur vie ». Mais qu’entend-on exactement par « gagner sa vie » ? En réalité, cette expression contient deux sens qu’on devrait prendre soin de distinguer. D’une part, cela veut dire « recevoir de l’argent en échange d’un travail ». D’autre part, cela signifie également « faire quelque chose d’utile », afin de ne pas avoir l’impression d’être « à la charge de la société ».
Il faudrait éviter le plus possible d’utiliser cette expression réactionnaire formée des mots : « gagner sa vie ». En effet, son usage répété amène à penser que ses deux sens sont équivalents et que toute personne rémunérée pour une activité, quelle qu’elle soit, accomplit quelque chose d’utile. C’est pourtant loin d’être toujours le cas. Bien que le travail soit à la source de toute richesse, tout travail n’est pas utile.
Il existe même du travail nuisible. Qu’on pense à la publicité qui incite à s’endetter pour acheter des voitures inutilement dangereuses et polluantes ; aux juristes qui manigancent pour contourner les lois ; aux comptables qui oeuvrent à l’évasion fiscale ; à la promotion de certains médicament par l’industrie pharmaceutique, souvent plus préoccupée de ses profits que de santé publique ; au tabac ; aux armes ; à la presse qui ne peut pas dire la vérité lorsque celle-ci va à l’encontre de l’intérêt des annonceurs dont elle dépend. Sans oublier les vendeurs de téléphones mobiles qui nous harcèlent dans la rue.
Il serait déplacé de faire un quelconque reproche aux travailleurs de toutes ces industries, qui ne sont pas responsables des politiques de leurs dirigeants, n’ont pas vraiment le choix et sont même parfois exploités, certains au point d’y perdre leur santé voire leur vie. Mais il est important de se rendre compte que ce qu’ils font est souvent nuisible à la société et ne contribue qu’à remplir les poches de patrons peu soucieux du bien commun. On peut se demander s’il est raisonnable de considérer qu’ils « gagnent leur vie » et méritent plus de considération que les personnes sans emploi. Ces dernières peuvent du moins se targuer de ne rien faire de nuisible. Il faut donc qu’elles aient le courage de penser et de dire (sauf bien sûr aux gendarmes de l’ORP) qu’il n’y a pas plus de honte à ne rien faire qu’à faire n’importe quoi.
C’est une belle chose que d’avoir envie de faire quelque chose d’utile, mais cela ne veut pas dire qu’il faut être prêt à se vendre à n’importe qui pour « gagner sa vie », car cela profitera avant tout aux patrons les moins soucieux du bien commun, ainsi qu’aux actionnaires qui, rappelons-le, encaissent des dividendes sans fournir le moindre travail en contrepartie.
Les politiques des gens qui nous gouvernent créent du chômage. C’est malheureux mais c’est ainsi. Si vos compétences et votre envie de bien faire ne sont pas mises à contribution, il n’y a donc aucune raison pour que vous culpabilisiez une seule seconde. Et si vous arrivez à vivre heureux avec pas trop d’argent en profitant de votre temps libre, nous ne pouvons que vous faire part de nos plus chaleureuses félicitations.

08 avril 2007

Lutter contre la maladie, pas contre les malades.

Avec la 5ème révision de l’AI, la droite poursuit l’inquiétante expansion de l’Etat paternaliste.

Tout le monde pourrait devenir un jour rentier AI. Ils sont actuellement pas loin de 300 000 en Suisse, plus que la population de bien des cantons, et reçoivent au total des rentes à hauteur de 6,4 milliards par année. La Confédération veut leur retirer un milliard. En effet, il est non seulement prévu de consacrer un demi-milliard à « la détection précoce », pièce maîtresse de la 5ème révision qui passera en votation le 17 juin prochain, mais on veut, par-dessus le marché, faire économiser un autre demi-milliard à l’AI. C’est d’ailleurs déjà en bonne voie, puisque le nombre de nouvelles rentes accordées a déjà diminué de 30% au cours des deux dernières années.

Une pieuvre sans tête

Ce n’est pas seulement la situation financière de la population concernée qui sera péjorée, mais aussi celle des cantons et les communes, par le biais de l’aide sociale et d’une diminution des rentrées fiscales. Toutefois, personne ne sait dans quelles proportions, le Conseil fédéral ayant benoitement admis en septembre 2006, en réponse à une interpellation du socialiste chaux-de-fonnier Didier Berberat, qu’« il n'est actuellement pas possible d'établir un relevé statistique des conséquences des modifications de l'assurance-chômage et de l'assurance-invalidité pour l'aide sociale ». On retrouve à l’œuvre la logique de la pieuvre sans tête, où on fait travailler chaque tentacule de l’Etat pour son propre compte, sans se soucier des intérêts globaux de l’animal.
Une épidémie de dépressions
De plus en plus de personnes ne s’intègrent ou se réintègrent jamais sur le marché du travail. Les cas de rentes AI pour motifs psychiques on littéralement explosé, en particulier dans les classes d’âge les plus jeunes, et représentent maintenant 40% du total des rentes. Alors qu’en 1996, 1% de la population active bénéficiait d’une rente pour cause de maladie psychique, ce chiffre dépassait 2% dix ans plus tard. Augmentation qui s’explique principalement par un marché du travail de plus en plus dur, quoi qu’en dise Yves Rossier, directeur de l’Office fédéral des assurances sociales, qui ose affirmer qu’« il n’y a pas de lien entre un marché du travail difficile et l’augmentation des rentes AI ».
Une chasse aux sorcières
Imaginez qu’on vous impose des objectifs inatteignables et contradictoires et des rythmes de travail excessifs, en dénigrant systématiquement tout ce que vous faites. Imaginez que, comme beaucoup de gens dans une telle situation, vous perdiez toute motivation et confiance en vous, au point de ne plus être capable de faire quoi que ce soit. Faire les courses ou aller boire un verre devient aussi difficile que l’ascension de l’Everest. Quant à retrouver un emploi, vous n’y songez même plus…
C’est vous que veut « aider » la 5ème révision de l’AI. Sa pièce maîtresse, la « détection précoce », enjoint n’importe qui ou presque, famille, médecin, assurances ou employeur, à dénoncer à l’AI toute personne susceptible de se retrouver définitivement incapable de travailler. La chasse aux dépressifs est lancée.
Une fausse bonne nouvelle

Quand tout est noir, « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle sur l’esprit gémissant », il vaut mieux avoir quelque activité de loisir à pratiquer ou quelques travaux à faire. Les sommes très importantes prévues par la 5ème révision de l’AI pour offrir divers programmes destinés aux gens en congé maladie devraient donc être une bonne nouvelle. Quand on sait que 90% des personnes qui déposent une prestation AI sont en congé maladie depuis une année ou plus, et qu’il arrive que l’AI n’accorde des mesures de réinsertion que trois ans après la survenance de la maladie, on peut penser qu’il aurait été approprié de ne pas laisser ces personnes en difficulté livrées à elles-mêmes aussi longtemps. Après un an de congé maladie, la probabilité d’un retour à l’emploi est de moins de 20%.
Mais la « détection précoce » prévue par la 5ème révision, une bonne idée en soi, ne peut fonctionner qu’à condition qu’on agisse uniquement avec l’accord des personnes concernées. Or, la révision de l’AI est tout le contraire. On lit dans le projet de loi que l’Office AI peut « ordonner » des mesures, et que « l’assuré doit entreprendre tout ce qui peut être raisonnablement exigé de lui pour réduire la durée et l’étendue de l’incapacité de travail et pour empêcher la survenance d’une invalidité ».
Un paternalisme anti-libéral
La démarche autoritaire est déjà éprouvée dans un autre domaine : afin de faire croire que ce sont les chômeurs qui sont responsables du chômage, on leur faire suivre des « cours de techniques de recherche d’emploi ». On crée des « entreprises d’entraînement » où on oblige les gens à faire du commerce fictif d’équipements de football fictifs. La crainte des sanctions et le manque d’estime de soi-même propres à la plupart des chômeurs les empêchent de critiquer trop ouvertement ces activités. Mais qui peut croire que beaucoup de gens y participeraient de leur plein gré ? Pourquoi la droite au pouvoir, soi-disant libérale, fait-elle soudain si peu confiance au libre choix des individus ?
Bon business pour Bâle
On pourra imposer aux personnes en détresse psychique un « entraînement à l’endurance », un « développement de la motivation », une « stabilisation de la personnalité » ou l’ « exercice des compétences sociales de base ». Mais la contrainte en la matière est extrêmement dangereuse et peut enfoncer les « bénéficiaires » encore plus profondément dans le manque d’estime d’eux-mêmes et le sentiment de ne pas maîtriser leur existence. Comment des personnes blessées par le monde du travail pourront-elles se rétablir si elles ont l’impression d’être soumises à un mobbing étatique ? D’autant plus que la loi prévoir l’obligation de se soumettre à des traitements. On peut s’attendre à la prise imposée de médicaments psychotropes, pour le plus grand profit de notre lobby pharmaceutique.
Il est prévu pour l’instant que les réfractaires pourront se voir retirer le droit aux prestations AI. Quelles contraintes inventera-t-on alors pour eux, lorsqu’ils seront pris dans le dernier filet, celui de l’aide sociale ? Si nous ne résistons pas dès maintenant à la logique de l’Etat tuteur, il continuera inéluctablement son expansion.
Une patience trop couteuse
Ne peignons pas le diable sur la muraille. Le demi-milliard pour la « détection précoce » ne servira pas seulement à persécuter les malades psychiques. Certains travailleurs sociaux feront bon usage de ce financement, n’en doutons pas. Mais cela ne sera peut-être pas souvent possible. Proposer à des gens en dépression des activités susceptibles de les motiver est une tâche difficile, qui nécessite beaucoup de patience. Or, il est permis de douter qu’on en prendra le temps. Pour rappel, le remboursement des psychothérapies par l’assurance-maladie a été restreint depuis le début de cette année, au motif que les traitements avec des médicaments seraient plus rapides.
Une mauvaise lutte
La 5ème révision de l’AI est typique de notre temps où on veut de moins en moins aider les gens et de plus en plus les surveiller. On veut accentuer le contrôle des personnes pauvres ou fragiles plutôt que de mettre en place un marché du travail moins dur. De la même façon qu’on lutte contre les chômeurs plutôt que contre le chômage, on veut maintenant lutter contre les malades plutôt que contre les causes des maladies psychiques.

19 mars 2007

Un popiste chaux-de-fonnier au Conseil national !

Du temps où la Suisse était à la traîne en matière d’hygiène publique et de médecine du travail, le POP était à la pointe du combat pour la santé des travailleurs.
« L’électorat neuchâtelois envoie un popiste au Conseil national ». Ce fait unique dans l’histoire du Canton date d’octobre 1967. La liste popiste, emmenée par le célèbre médecin Jean-Pierre Dubois, récolta alors 19,3% des suffrages. Une élection d’autant plus extraordinaire que les socialistes avaient refusé, par une courte majorité, de s’apparenter avec le POP.
Déjà l’écologie
Par bien des aspects, la campagne électorale de l’époque était semblable à celles d’aujourd’hui. Les partis de gauches dénonçaient les cadeaux fiscaux aux plus riches et le report des charges sur les pauvres et les classes moyennes. « La plus vieille démocratie du monde est soumise toujours plus ouvertement à la domination de la finance et des monopoles », lisait-on déjà sur les tracts du POP, qui s’inquiétait de l’exil vers l’étranger des diplômés universitaires ne trouvant pas de bonnes conditions de travail chez nous. On parle déjà des paysans qui deviennent dépendant des banques, perdant la maîtrise de leurs moyens de production et se prolétarisant toujours plus, ainsi que de « la télévision qui nous abrutit avec ces feuilletons ineptes, avec sa publicité pour demeurés ». L’écologie était déjà un thème central, notamment la pollution des eaux.
Le temps de l’inflation
C’est, à nos yeux, une époque bénie de plein emploi. Mais cela n’empêche pas qu’on parle, à droite comme à gauche, de « malaise helvétique ». Depuis la guerre, les entreprises se sont contentées de tirer profit de l’appareil productif épargné par les hostilités. Elles ont exploité une main d’œuvre étrangère à bon marché qui n’était pas là pour rester, pensait-on, et pour laquelle on ne s’est pas donné la peine de construire des infrastructures. On n’a pensé qu’à faire de l’argent vite et tout de suite. Le pays a pris du retard et manque de logements, d’écoles, de routes, d’hôpitaux et, paraît-il, de centrales nucléaires.
Le thème économique qui mobilise, c’est l’inflation. Dans ce pays qui manque de beaucoup de choses, il n’est certes pas étonnant que les prix augmentent. Pendant que le POP dénonce « les partis de la vie chère », la suppression du contrôle des loyers, la réduction des subventions pour certains produits alimentaires de base et l’augmentation des impôts indirects, les libéraux affirment que c’est les dépenses excessives de l’Etat qui sont la cause de la hausse des prix.
Hygiène et propreté
Si on en croit les clichés véhiculés en 1970 par Astérix chez les Helvètes, la Suisse de cette époque était propre. Mais elle n’était pas du tout hygiénique, surtout pas sur les lieux de travail. C’est là-dessus que portera l’essentiel du combat politique de Jean-Pierre Dubois : « Des pays comme le Portugal, la Turquie, L’Espagne même, ont créé des facultés de médecine du travail et des écoles d’hygiène publique post-universitaires. La Suisse, mise au pied du mur par une enquête de l’OMS à Genève, a décidé de ne pas s’occuper de ce problème, en invoquant des difficultés financières ». (JPD 106/89)
Des shoots aux tartines
Si Jean-Pierre Dubois devra sa célébrité en grande partie à l’affaire du benzol, sur laquelle nous reviendrons la semaine prochaine, il mènera également d’autres combats, notamment contre la phénacétine, produit interdit à l’époque déjà dans de nombreux pays, parce qu’il entraîne presque toujours, à long terme, des lésions sanguines et rénales. Mais en Suisse cette substance, présente dans des médicaments comme le Kaffa ou le Saridon, rapporte d’énormes profits à « deux grandes maisons de produits chimiques suisses » et a également la vertu d’améliorer la performance des ouvriers : « Chaque prise apporte un sentiment de bien-être, atténue la fatigue, subjectivement, augmente même le rendement devant la machine » (JPD 106/91) Des entrepreneurs en distribuent même aux ouvriers, c’est les célèbres « tartines au Saridon », saupoudrées d’une poudre censée faire du bien.
Une interdiction tardive
Cette toxicomanie institutionnalisée préoccupe assez peu les autorités. En Suède, dès 1961, on était parvenu à diviser par 17 la consommation nationale de phénacétine en soumettant le produit à ordonnance. En Suisse, en 1976, le directeur de l’Office intercantonal de contrôle des médicaments ose encore affirmer : « C’est la consommation normale d’un médicament qui détermine la mise sous ordonnance ou non. Les analgésiques ne sont pas nocifs s’ils sont consommés raisonnablement. » (24 heures, 8.11.76). Il faudra attendre 1981 avant que la Confédération interdise la publicité pour la phénacétine et se résolve à soumettre le produit à ordonnance, en admettant toutefois une exception pour « les petits emballages jusqu’à 10 doses », ce qui évidemment prive la mesure de toute efficacité. Ce n’est qu’assez récemment que le produit a finalement été interdit.
Un combat peu reconnu
La lutte du Dr Dubois, aussi légitime qu’elle paraisse, se heurte souvent à des oppositions. Lorsqu’il dénonce, dans le réseau d’eau potable de La Chaux-de-Fonds, une pollution aux détergents à l’origine d’une hécatombe de truites dans les viviers de la ville et de troubles intestinaux chez les personnes, un conseiller général l’accuse de vouloir discréditer la ville.
Aussi injuste que cela puisse paraître, cet homme ayant probablement sauvé la vie de milliers de personnes, qui avait autant fait pour des causes aussi universellement reconnues que la santé publique et la santé au travail, et dont certaines propositions avaient été adoptées par le Parlement, n’a pas été réélu.
Des adversaires nauséabonds
Certes, les problèmes d’alcoolisme de Jean-Pierre Dubois étaient connus et il avait parfois fait preuve d’angélisme au sujet des pays dit socialistes, d’une façon peut-être un peu surprenante pour un esprit aussi critique, lui qui n’avait pas hésité à déclarer : « Les seuils admis de substances toxiques utilisés dans la fabrication des usines à l’est en général, [sont] infiniment plus bas que ceux permis… dans les pays capitalistes occidentaux. » (JPD 106/90)
Mais son échec a probablement d’autres causes. Les élections de 1971 sont marquées par l’entrée en scène du Mouvement national d’action républicaine et sociale, dont le président national est le tristement célèbre James Schwarzenbach, qui obtient 10,6% des voix pour sa première participation aux élections fédérales dans le canton de Neuchâtel. Les autres partis restant stables, il paraît probable qu’une partie importante des 6,5% de voix perdus par le POP soit tombées dans l’escarcelle du parti d’extrême-droite. C’est du moins l’analyse faite à la fois par l’Impartial et la Voix ouvrière de l’époque.
Une conclusion qui ne parait pas invraisemblable, quand on sait qu’à La Chaux-de-Fonds, le Docteur Dubois a été le candidat le plus rajouté sur les listes du mouvement d’extrême-droite. D’autant plus que le MNA, qui se prétend ni à droite ni à gauche, a fait une campagne brillamment démagogique, fustigeant « les spéculateurs et les profiteurs ». Une campagne bien hypocrite, puisqu’une année avant, ce parti s’était prononcé contre l’initiative populaire pour le droit au logement. Il ose promettre également des allocations plus élevées pour les enfants, la gratuité des études pour tous les jeunes Suisses et un meilleur système de retraite, tout cela bien sûr sur le dos des étrangers censés être des profiteurs.
La gauche a beau dénoncer ces analyses fallacieuses, comparer le MNA à Hitler qui avait lui aussi multiplié les promesses de type social avant de se révéler le meilleur allié du grand capital allemand, rien n’y fait. La démagogie aura eu raison de l’humanisme.
Source principale : Fonds Jean-Pierre Dubois. Bibliothèque de la Ville de La Chaux-de-Fonds.

Suite
L’affaire du Benzol : hécatombe dans les usines
Quand la négligence devient politique nationale, c’est des milliers d’ouvriers qui meurent.
Le « benzol », également souvent appelé benzine de houille, est plus connu de nos jours sous le nom de « benzène ». Dans les années 60, de nombreuses personnes, y compris celles qui le vendent ou l’utilisent quotidiennement, ignorent que les trois noms désignent un seul produit. En 1958, le futur conseiller national popiste Jean-Pierre Dubois découvre que les ouvriers de la fabrique des Prelets au Val-de-Ruz nettoient les cadrans de montres avec du benzène sans précaution et en toute ignorance. « Quand la bouteille était vide, on demandait un nouveau remplissage de « benzine », alors que c’était du benzol », racontera plus tard une ouvrière (Blick, 9.11.63). Huit employés de l’entreprise payeront cette négligence de leur vie. A l’échelle suisse, c’est probablement des milliers de personnes, d’après le Dr Dubois, qui sont mortes d’intoxications au cours des dizaines d’années pendant lesquelles le benzène a été utilisé sans précautions. Qui est responsable ?
Une conspiration du silence
La toxicité du produit était connue depuis bien longtemps. En 1938, cinquante cas d’intoxication avaient été annoncés à la Caisse nationale d’assurance, dont 23 graves et 7 mortels. Mais elle s’était désintéressée du problème, n’ayant plus eu vent de nouveaux cas depuis. Et pour cause, puisque ses inspecteurs n’étaient pas tenus de signaler la présence de benzène dans les fabriques. Les services de la Confédération n’étaient pas innocents non plus, puisque le benzène n’était classé que dans la cinquième classe de toxicité, alors qu’il aurait dû logiquement figurer dans la première. Il n’était même pas obligatoire de signaler la toxicité du produit sur les étiquettes, alors que c’était le cas depuis bien longtemps en France. De nombreux pharmaciens vendaient ce produit toxique sans savoir à quoi s’en tenir : « Il y en a qui ne supportent pas les fraises et d’autres pas le benzol », aurait dit une droguiste en vendant le produit (La Sentinelle, 13.11.63). A l’époque, des produits semblables au benzène sont même utilisés comme solvants pour l’encre de stylos feutres destinés aux enfants.
On peut donc parler d’une véritable conspiration du silence, consciente ou inconsciente. « Des ouvriers mouraient de « leucémie ». A chaque décès, un médecin remplissait une fiche qui s’en allait faire des fausses statistiques à Berne » (JPD 106/90), dénonce le Dr Dubois, qui met également le doigt sur les insuffisances de la presse : « Au lendemain d’une interpellation au Grand Conseil, nous avons été frappés de voir que certains journaux de notre canton n’ont pratiquement pas parlé de ce scandale, autocensure, ainsi qu’aucun journal syndical » (JPD/106/88)
Une prise de conscience
Lorsqu’un procès retentissant s’ouvre en 1963 à La Chaux-de-Fonds contre le fournisseur qui a vendu le benzène à l’usine des Prelets, celui-ci fait un peu figure de bouc émissaire. Mais il bénéficiera finalement d’un non-lieu, car la loi ne l’obligeait pas à signaler la toxicité du produit. Quant à l’acheteur, le patron de l’usine, il invoque son ignorance et ne sera même pas inculpé, même si en principe « c’est le chef d’entreprise qui est en premier lieu responsable de la sécurité du travail » (Sentinelle, 27/11/63).
Le procès de La Chaux-de-Fonds aura pourtant pour effet de faire connaître la toxicité du benzène et d’entraîner une prise de conscience dans toute la Suisse. Mais cela ne nous empêche pas, aujourd’hui encore, de respirer quotidiennement ce produit cancérigène, présent entre autres dans l’essence des voitures. Le trafic automobile étant actuellement à la source de trois quarts des émissions, les concentrations les plus fortes se retrouvent dans les stations services et les garages souterrains, même si de gros efforts sont faits et que les concentrations baissent chaque année.
Vers de nouvelles affaires ?
Personne ne peut dire combien le benzène fait actuellement de victimes. Mais on peut se satisfaire que ce produit fasse l’objet de contrôles réguliers. Car à notre époque où les entreprises sont plus puissantes, plus avides de profit et moins humaines que jamais, et où on donne de moins en moins de moyens à l’Etat pour les contrôler, de nouvelles affaires sont peut-être encore à venir, avec des produits dont le simple pékin ignore encore l’existence…

Source principale : Fonds Jean-Pierre Dubois. Bibliothèque de la Ville de La Chaux-de-Fonds.

19 décembre 2006

UNE SITUATION EXPLOSIVE

Le département neuchâtelois de l’économie a présenté le 10 novembre dernier les résultats d’une étude universitaire franco-suisse portant sur les premières conséquences de « l’ouverture des frontières ».
Depuis l’entrée en vigueur en juin 2004 de l’Accord bilatéral relatif à la libre circulation des personnes (ACLP), la préférence à la main d’œuvre indigène a été abandonnée. Les entreprises sont désormais libres d’engager comme elles veulent des travailleurs originaires de la communauté européenne (sauf pour l’instant les nouveaux membres).
La tendance se poursuit
De manière surprenante, l’entrée en vigueur de l’ACLP ne marque pas une coupure importante dans l’évolution de l’emploi dans le Canton de Neuchâtel, car le nombre de frontaliers avait déjà commencé à augmenter 4 ans plus tôt. Bien que les entreprises affirment préférer la main-d’œuvre locale, pour des raisons liées aux risques et aux difficultés d’intégrations des employés étrangers, le nombre de frontaliers a augmenté de 62% — soit 2200 frontaliers de plus — depuis janvier 2000. Dans le même temps, le nombre de chômeurs s’est accrû d’un chiffre comparable. Les frontaliers représentent désormais 7,5% de la main d’œuvre du Canton. Toutefois, cette croissance importante n’est en fait qu’un rattrapage, car le nombre de frontaliers avait fortement diminué au cours des années 90. La nouveauté est que le nombre de frontaliers augmente maintenant même lorsque le nombre d’emplois diminue.
Du côté français, on se plaint d’ailleurs d’une augmentation des inégalités faisant naître certaines tensions. Les prix sur le marché de l’immobilier tendent à devenir inaccessible pour les travailleurs français ne disposant que d’un bas salaire. La demande augmente plus vite que l’offre, car des personnes d’autres régions de France (en particulier du Nord) viennent s’installer en Franche-Comté dans le but de travailler en Suisse.
Statistique insuffisantes
Prudemment, les auteurs de l’étude se gardent d’affirmer que la main d’œuvre frontalière se substitue forcément à la main d’œuvre locale sur le marché de l’emploi neuchâtelois. Selon eux, il est également possible qu’il s’agisse d’un apport de main d’œuvre complémentaire, et que les frontaliers viennent occuper des places de travail pour lesquelles il n’y a pas suffisamment de résidents suisses possédant les compétences nécessaires. C’est d’ailleurs ce qu’affirment les agences de placement. Les statistiques disponibles ne permettraient pas de tirer de conclusion à ce sujet pour l’instant.
L’étude ne permet pas non plus de conclure à un dumping salarial dans le canton de Neuchâtel. « Je sais que la presse aime les choses simples, mais il est trop tôt pour se prononcer. Nous ne disposons pas des chiffres nécessaires », a affirmé le Conseiller d’Etat Bernard Soguel.
Le problème pour le chef de l’économie neuchâtelois, c’est que personne ne semble l’écouter. La presse écrite et la radio lui ont même largement fait dire ce qu’il s’était refusé à dire, à savoir qu’il y a effectivement dumping salarial, ce que les syndicats ne se gênent pas d’affirmer non plus. Cela paraît en effet très vraisemblable, car avec l’entrée en vigueur de l’ACLP, les conditions d’engagement des frontaliers ne plus contrôlées de façon systématique.
Selon les chiffres présentés dans l’étude, le revenu disponible d’un frontalier, après déduction des assurances-maladie, du loyer, des impôts et des frais de déplacement, serait de 72% supérieur à celui d’une personne travaillant et vivant en France. Avec une pareille différence, on conçoit que les frontaliers soient prêts à négocier leurs salaires à la baisse et à faire preuve d’une plus grande flexibilité que les Suisses.
Les syndicats font-ils leur boulot ?
Depuis l’entrée en vigueur de l’ACLP, les commission tripartites État/syndicats/employeurs sont chargées de dénoncer les abus. Mais elles ne fonctionnent pas de manière satisfaisante. Bernard Soguel lui-même reconnaît implicitement qu’il y a un problème, puisqu’il s’est déclaré « vraiment surpris » que les syndicats n’utilisent pas plus les possibilités que leur offre la nouvelle loi. En effet, tous les cas dénoncés jusqu’ici aux commissions tripartites l’ont été par l’Etat. A Unia, on rétorque que la loi est mal faite et que les informations nécessaires sont souvent trop difficiles à obtenir. D’autre part, seuls sont illégaux les salaires situés en-dessous du minimum prévu par les conventions collectives. Dans les branches où la majorité des salariés sont payés au-dessus du salaire conventionné, il peu y avoir dumping en toute légalité.
Une intégration faible
Les tensions des deux côtés de la frontière pourraient s’apaiser si plus de frontaliers s’établissaient en Suisse. Mais l’écrasante majorité ne l’envisage absolument pas. On peut d’ailleurs se demander si les deux côtés de la frontière se connaissent vraiment. Plus de la moitié des frontaliers se rendent rarement en Suisse en dehors de leur travail, alors même que les trois quarts y travaillent depuis 5 ans.
Les auteurs de l’étude sont d’avis qu’une meilleure information des frontaliers pourrait pousser un plus grand nombre d’entre eux à s’établir en Suisse, car beaucoup ne se rendent pas compte qu’une grande partie de leurs avantages financiers sont en fait rogné par les frais de déplacements. Mais on peut douter que cela suffise à régler le problème.
En fait, tout porte à croire que le nombre de frontalier va continuer à augmenter au cours des prochaines années. Compte tenu de l’inefficacité des contrôles, l’effet sur les salaires ne sera pas négligeable. On donc peut légitimement craindre un accroissement des tensions xénophobes au cours des années à venir.

05 décembre 2006

Tous dans le même bateau.

Le Conseil d’Etat, qui s’est déjà attaqué aux subsides d’assurance-maladie des indépendants, prépare sans doute une future offensive contre les salariés. Il est temps de réagir.

Il est fréquent que des décisions lourdes de conséquences et porteuses de menaces pour l’avenir qui est passée largement inaperçue. Ainsi, le 30 novembre 2006, le Conseil d’Etat a annoncé, sans que cela fasse de vagues, que les indépendants au bénéfice de subsides pour l’assurance-maladie ne les recevront plus automatiquement, mais devront faire une demande ad hoc. Cette démarche laisse perplexe, quand on sait que l’Etat dispose déjà, par l’intermédiaire des déclarations d’impôts, de toutes les informations nécessaires pour statuer. Quelle motivation y a-t-il là derrière, si ce n’est de créer un obstacle qui empêchera certaines personnes d’obtenir les sommes auxquelles elles devraient normalement avoir droit ? Cette hypertrophie bureaucratique ressemble également à de la suspicion. « En tant qu’indépendant, on est considéré à priori comme un tricheur », nous confie l’un d’eux.
Les poissons pêchés par ce filet ne seront pas bien gros. Si un indépendant bénéficie de subsides LAMal, ont peut supposer que c’est parce qu’il a un peu de peine à tourner. On dira que certains indépendants ont d’importants revenus cachés, sont de « faux pauvres » qui vivent en réalité très confortablement. Le phénomène existe certainement. Mais ces gens-là sont certainement assez habiles pour remplir leurs demandes de subsides sans états d’âme.
En revanche, pour un indépendant peu doué pour les démarches administratives, remplir un formulaire supplémentaire peut-être décourageant. S’il peut paraître grotesque que des gens renoncent à de grosses sommes d’argent par incapacité d’accomplir une petite démarche administrative, c’est pourtant une réalité incontournable de notre société : qu’on songe à toutes les personnes qui payent des primes d’assurance maladie encore plus énormes que la moyenne parce qu’elles n’arrivent pas à changer de caisse.
La principale artère chaux-de-fonnière, le fameux « Pod », manque souvent d’animation, mais personne ne niera que ça bouge du côté des enseignes. Difficile d’aller s’y promener deux fois sans qu’une boutique ait fait faillite entre temps. Cela montre bien que tous les indépendants n’ont pas des réserves d’or enterrées dans leur arrière-boutique. Certains préfèrent vivre en dessous des normes de l’aide sociale plutôt que de mettre la clé sous le paillasson et perdre leur statut social. Nombre d’entre eux vivent au jour le jour, mis sous pression par leurs fournisseurs qui exigent les sommes que leurs clients ne leur ont pas encore payées. Ce sont ces gens-là qui souffriront le plus de la mesure prise par le Conseil d’Etat, dont il est à prévoir qu’elle sera à l’origine de quelques faillites. La lenteur du Service cantonal de l’assurance-maladie étant proverbiale, on peut craindre le pire concernant les délais dont il aura besoin pour appliquer une procédure qui vient d’être introduite.
La décision du Conseil d’Etat n’a soulevé aucun commentaire à droite, ce qui montre bien que celle-ci, contrairement à ce qu’elle prétend, ne défend pas vraiment la libre entreprise contre l’Etat inquisiteur et bureaucrate, mais uniquement la libre entreprise des plus riches. A gauche, il y a la méfiance traditionnelle envers les indépendants, qui ne font pas parti de l’électorat traditionnel des partis aux origines historiques ouvrières. Alors pourtant qu’ils sont dans le même bateau que les salariés, au même titre d’ailleurs que de plus en plus d’agriculteurs.
La preuve en est que le Conseil d’Etat ambitionne clairement de manger les salariés à la même sauce que les indépendants. Dans son plan de législature de 2005, il affirmait déjà clairement vouloir « supprimer l’octroi automatique des subsides LAMal dans le but de dégager des ressources supplémentaires », sans préciser aux dépens de qui exactement ces ressources seraient dégagées. Le Conseiller d’Etat Roland Debely avait osé affirmer devant le Grand Conseil : « [Concernant] le risque que les plus faibles passent finalement au travers de la connaissance des dispositions qui existeraient... nous n'avons pas de crainte…, considérant que les personnes en difficulté sont généralement accompagnées ».
Si le Conseil d’Etat n’applique pour l’instant qu’une partie de son projet, on peut parier que ce n’est que pure stratégie : « Cette première expérience fera l’objet d’une évaluation avant son extension éventuelle à d’autres catégories de bénéficiaires », peut-on lire dans le communiqué du 30 novembre. Recette mainte fois éprouvée du saucissonnage : les salariés n’ayant rien dit quand on s’est attaqué aux indépendants, les indépendants ne diront rien quand on s’attaquera aux salariés.
Il est temps de comprendre que tous les travailleurs qui voient une partie du fruit de leur travail prélevée pour alimenter les rentes du capital, sous quel forme que ce soit, font partie de la même classe sociale. Les travailleurs indépendants n’échappent pas à cette règle. Et si certains vivent un peu mieux parce qu’ils sont propriétaires de leurs outils de production et n’ont pas besoin de reverser de dividendes aux banques, on peut voir-là, tout simplement, la réalisation d’un vieux rêve marxiste.

01 décembre 2006

Crise politique annoncée

L’Etat de Neuchâtel a été transformé en yoyo. Les instruments constitutionnels soi-disant de « maîtrise des finances » l’obligent à adapter chaque année ses dépenses en fonction de rentrées fiscales qu’il ne contrôle plus. Après les coupes sombres du budget 2006, voilà que notre M.Austérité Jean Studer desserre un peu les cordons de sa bourse pour 2007. Nul ne sait ce que 2008 nous réserve…
Bien que le yoyo soit actuellement en phase ascendante, les militants du POP neuchâtelois, réunis en assemblée le lundi 20 novembre, ont décidé à l’unanimité de refuser le budget 2007, qui ne représente qu’un demi-rattrapage de celui de 2005. Toutefois, la majorité a finalement opté pour une solution de compromis, se déclarant prête à accepter le budget si le Conseil d’Etat consentait à remettre les prestations complémentaires, les normes de l’aide sociale et les subsides d’assurance-maladie au même niveau qu’en 2005.
Malgré cette modération popiste (contestée d’ailleurs par une forte minorité à l’intérieur du parti), on peut s’attendre à ce que le Parti socialiste n’accepte pas les conditions qui lui sont posées. On s’achemine donc pour l’instant vers un refus du budget, du jamais vu dans l’histoire de la République.

01 octobre 2006

Chiffres et réalité

Je ne sais pas si les psychiatres ont inventé un mot pour désigner la maladie qui consiste à croire que les chiffres sont plus importants que la réalité. Ce qui est sûr, c'est  que les collectivités publiques attachent plus d'importance à leurs comptes qu'à leur véritable situation économique. Ainsi, parmi les raisons qui, au soir du 3 octobre, ont poussé le Conseil général à vendre l'immeuble communal Bel-Air 51, le « bénéfice » (L'Impartial, 5.10) réalisé a pesé de manière importante, vu la situation préoccupante des comptes de la Ville.
Pourtant, quand la Ville vend un immeuble pour 915 000 francs, elle se retrouve certes avec 915 000 francs de plus sur son compte en banque, mais elle cesse de posséder un objet qui valait 915 000 francs. On peut retourner cela dans tous les sens, on n'arrivera jamais à démontrer comment la Ville peut être plus riche après qu'avant.
On m'a expliqué que dans le bilan de la Ville, l'immeuble était évalué à seulement 589 000 francs. Par conséquent, la vente à 915 000 francs permettait d'améliorer les comptes de 326 000 francs. Pourtant, si un promoteur immobilier est prêt à mettre 915 000 francs pour l'immeuble, on peut être sûr qu'il vaut au minimum cette somme. Par conséquent, il paraîtrait logique de corriger le bilan : un immeuble dont on croyait qu'il ne valait que 589 000 francs en vaut en réalité 915 000. Nous sommes donc plus riches de 325 000 francs que ce que nous croyions, que nous vendions l'immeuble ou pas. Il ne reste plus qu'à fêter ça !
Mais tout n'est pas si simple. Pour modifier la valeur de ses biens immobiliers dans son bilan, la Ville a besoin de l'autorisation du Canton. Et elle ne peut recourir à de telles opérations que tous les cinq ans. Aussi hallucinant que cela puisse paraître, il existe une loi qui interdit au bilan de la Ville de correspondre à la réalité !
On aurait envie de dire qu'il ne faut pas attacher autant d'importance aux comptes de la Ville, qui ne sont après tout que des jeux d'écriture, et qu'il faut raisonner en fonction de la réalité, en l'occurrence des murs de pierre bien solides dans lesquels des citoyens peuvent habiter. Le hic, c'est que si la Ville n'équilibre pas ses comptes, elle risque d'être mise sous tutelle par le Canton.
Et c'est pour cela que lundi, nos élus ont pris une décision en fonction d'un « bénéfice » purement fictif, alors qu'il s'agit d'un enjeu de société pourtant fondamental, qui est de savoir s'il vaut mieux que la Ville garde la propriété de ses immeubles ou les vende à des privés.
Cela est suffisamment grave en soi, mais par dessus le marché, la Ville, qui avait reçu par le passé 58 000 francs de subsides fédéraux pour cet immeuble, doit maintenant les rembourser. En lieu et place du bénéfice annoncé, la Ville a donc, en réalité, perdu de l'argent !

Publié dans Gauchebdo, l'Impartial et l'Express

24 septembre 2006

Lettre ouverte à M. Patrick Fischer

Monsieur,

Dans le cadre de l’émission Mise au Point du 24 septembre, vous avez accueilli M.Pierre Mirabaud, président de l’Association suisse des banques, un riche homme de pouvoir qui pourrait se payer des pages entières de publicité dans les journaux. Ce personnage n’ayant aucun besoin que la TSR lui offre une tribune gratuitement, votre choix de l’inviter n’était défendable que si vous aviez pour objectif de lui poser des questions incisives, susceptibles de mettre en évidence les faiblesses de son discours. Si telle était votre intention, j’ai le regret de vous dire que vous avez été décevant.
M.Mirabaud affirme que la politique s’occupe trop des « faibles » et n’en fait pas assez pour les « forts », stigmatisant ceux qui « jalousent la réussite ». Pourquoi ne lui avez-vous pas demandé si, en tant que fils à papa de la banque privée, né avec une cuillère en argent dans la bouche, il n’a pas l’impression d’être un peu ridicule lorsqu’il se compte parmi les « forts » et affiche une fierté de self-made-man ?
Quand il insiste sur le « travail » et s’en prend aux « parasites », pourquoi ne pas lui rappeler que les détenteurs de capitaux reçoivent également de l’argent sans rien faire en contrepartie ? Pourquoi ne pas lui demander si son insistance sur la « performance » ne sert pas à faire oublier qu’il a sans doute, au cours de sa vie, gagné beaucoup plus en faisant travailler son argent — c’est à dire en tirant profit du travail d’autrui — qu’en travaillant lui même ?
Vous restez sur les sentiers battus, suggérant à M.Mirabaud de « redistribuer » les richesses. La réponse est toujours la même : « Avant de redistribuer les richesses, il faut les créer ». Ne pourriez-vous pas une fois, une seule, remettre en cause ce poncif et demander si les riches créent vraiment ce qu’ils possèdent ? Pourquoi ne pas lui demander quelle est la richesse « créée » par les propriétaires d’immeubles de Genève, dont les loyers exorbitants pompent l’argent des salariés ? Pourquoi se contente-t-on toujours d’attaquer les riches parce qu’ils sont riches et ne leur reproche-t-on jamais d’encaisser de l’argent sans rien faire, à l’instar des assistés sociaux, à la différence près que les montants en cause sont beaucoup plus importants ? De quel côté sont donc les « abus » ?
Peut-être M.Mirabaud vous dirait-il que l’argent doit toujours être gagné par le travail avant d’être investi. Mais est-ce toujours le cas ? Est-il vraiment sûr que toute la fortune de sa famille a des origines honnêtes ? A-t-il vérifié que ses ancêtres n’ont pas tiré profit du trafic des esclaves ou collaboré avec les plus épouvantables dictateurs ? Osera-t-il vous répondre qu’il est inutile de remuer le passé, alors que ces sommes lui rapportent des revenus aujourd’hui encore et que les banquiers privés genevois sont généralement si fiers de leur ancienneté ?
M.Mirabaud vous rétorquera sans doute que les investisseurs prennent le risque de perdre leur argent et méritent donc une rémunération. Mais est-ce bien vrai ? Fouillez les publicités des banques et vous découvrirez sans doute qu’elles promettent le contraire à leurs clients, en leur proposant de diversifier leurs risques au maximum. Seuls les investisseurs les plus avides, qui veulent vraiment gagner beaucoup, courent un véritable danger.
D’autre part, pourquoi ne pas demander à M.Mirabaud si tous ses millions le rendent vraiment plus heureux ? Lorsqu’on a tout, n’est-il pas un peu infantile, voire maladif, d’en vouloir encore plus ? Ne se sentirait-il pas plus à l’aise devant sa glace s’il oeuvrait au bien général plutôt qu’au service des pulsions d’enrichissement puériles des multimillionnaires ?
Et en entassant dans ses coffres tout cet argent dont il ne sait que faire, ne se sent-il pas un peu responsable du chômage ? Y a-t-il vraiment besoin d’avoir lu Keynes pour comprendre que si ces sommes étaient dans les mains des gens qui en ont besoin, ils les dépenseraient et créeraient des emplois ?

01 août 2006

Villes : un classement pour les riches

Evénement inventé par les médias et repris par les médias, le traditionnel classement des villes suisses « les plus attrayantes » fait une fois de plus des siennes (LT, 26.7). Parmi les nombreuses raisons de le remettre en cause, on peut notamment citer le fait que le niveau des loyers n’est pas pris en compte. Sinon, les soi-disant « experts » attribueraient un meilleur classement à des villes comme La Chaux-de-Fonds ou Le Locle, dont les appartements spacieux et moins chers qu’ailleurs font se pâmer d’envie les visiteurs lémaniques. Mais cette bizarrerie méthodologique s’explique lorsqu’on constate que l’étude a été réalisée par un « centre d’information et de formations immobilière », c’est-à-dire par des représentants de cette minorité fortunée qui cherche à acheter des immeubles afin d’encaisser oisivement des loyers. Certes, il est normal que ces gens analysent la réalité en fonction de leurs préoccupations et de leurs intérêts. Mais on peut se demander s’il est opportun que la presse destinée aux citoyens ordinaires se fasse systématiquement l’écho de leur point de vue.

15 juillet 2005

Hugo Chavez et la Migros

Je ne suis jamais allé au Venezuela, mais la lecture des journaux me donne souvent l’impression que le gouvernement d’Hugo Chavez serait le seul régime autoritaire au monde à avoir toute la presse de son pays contre lui, ce qui est tout de même un peu contradictoire.
L’article du « Temps » du 11 juillet reprend ce qualificatif d’ « autoritaire », sans vraiment argumenter. La plupart des problèmes qu’il décrit, comme la violence, la pauvreté, l’endettement public et la stagnation économique, ne sont pas spécifiques au Vénézuela, mais propres à la plupart des pays latino-américains.

A vrai dire, ce que l’article reproche principalement aux autorités vénézuéliennes, c’est que les programmes visant à offrir aux plus nécessiteux éducation et santé gratuites, ainsi que nourriture à bon marché, font concurrence au secteur privé du pays : « Personne ne semble se préoccuper du sort du petit épicier de quartier ». En lisant cela, je me demande si la Suisse ne serait pas un régime autoritaire parce que nos écoles gratuites et nos hôpitaux subventionnés représentent une concurrence pour le secteur privé.

L’auteur de l’article, si soucieux des petits épiciers du Vénézuela, se préoccupe-t-il des petits commerçants ou des petits producteurs ruinés par la politique des grandes entreprises, à l’instar par exemple des producteurs de dindes suisses ? (voir le « Temps » du 12 juillet).

Lorsqu’un Etat fait concurrence au secteur privé, c’est en principe à des fins telles que la santé publique ou l’éducation. Une grande entreprise comme la Migros a pour but d’augmenter ses profits. De quel côté est la bonne cause ?

13 février 2003

LE DANGER AGCS

L’AGCS (accord global sur le commerce des services) est l’un des outils les plus puissants utilisés par les entreprises multinationales dans la quête de leur objectif ultime : “ tout doit devenir marchandise ”. Ce sujet en apparence abstrait nous concerne tous, car “ la politique n’est plus aussi simple qu’autrefois ”.

Il est donc réjouissant que 190 personnes soient venues assister jeudi 13 février à Neuchâtel à la conférence de la célèbre militante alter-mondialiste Susan George, venue éclairer nos lanternes à l’invitation du SSP (Syndicat des services publics) et des Amis du Monde diplomatique. La conférencière a d’emblée souligné les liens existant entre le thème de la soirée et le contexte politique actuel : les dirigeants qui mettent en place les politiques ultra-libérales à l’échelle mondiale sont dans une large mesure les mêmes que ceux qui préparent la guerre en Irak, qui n’est probablement que la première d’une longue série, Washington étant décidé à mettre en œuvre sa puissance militaire sans se soucier des objections de ses alliés. Selon un haut responsable du Pentagone, il faut que le monde “ reste ouvert à la pénétration économique et culturelle américaine ”, même s’il faut pour cela commettre “ a fair amount of killing ” (une bonne quantité de tueries).

L’Organisation mondiale du commerce (OMC)

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, le monde n’a cessé de s’ouvrir au commerce dans le cadre du GATT (General agreeement on tariffs and trade – Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce). Ainsi, les droits de douanes sur les marchandises, qui étaient de 40-50% après la guerre, tournent aujourd’hui autour de 4-5%. Ce processus de libéralisation progressive s’est accéléré à la suite du cycle de négociation de sept ans et demie (1986-1994) connu sous le nom d’Uruguay Round. En effet, alors que le vieux GATT de 1947 ne portait que sur le commerce des marchandises, et ce à l’exclusion des produits agricoles et textiles, les Accords de Marrakech de 1994 (plus de deux douzaines d’accords, soit 600 pages, auxquelles s’ajoutent plus de 20 000 pages d’annexes!) couvrent des domaines beaucoup plus étendus, tels que l’agriculture, les textiles, la propriété intellectuelle et les investissements à l’étranger, ainsi que les services (sur lesquels porte le fameux AGCS). En outre, ces accords ont institué une véritable Organisation mondiale du commerce (OMC), fondée en 1995 avec siège à Genève.

Un fonctionnement peu démocratique

En théorie, l’OMC fonctionne de façon “ démocratique ”, puisque chacun des 144 Membres de l’organisation dispose d’une voix, mais dans les faits il n’y a jamais de vote, toutes les décisions étant prises de façon consensuelle, car les pays les plus puissants (USA, Europe, Japon et Canada) prennent des positions communes à l’avance afin de les imposer ensuite aux autres Membres. En outre, les décisions de l’OMC font rarement l’objet d’un débat démocratique dans les pays respectifs et les parlements votent souvent les textes sans véritablement les comprendre : ainsi, le Parlement français adopta les très complexes Accords de Marrakech en moins d’une semaine ; lors du débat au Congrès des Etats-Unis, l’organisation Public Citizen de Ralph Nader offrit 10 000 dollars à tout membre du Congrès pouvant jurer sur l’honneur avoir lu les Accords et capable de répondre correctement à une dizaine de questions simples sur le sujet. Un seul passa l’examen… Ce qui est vrai pour la France ou les Etats-Unis l’étant encore bien plus pour les pays de l’Afrique subsaharienne, il n’est pas étonnant que l’ancien Directeur général de l’OMC lui-même, M. Renato Ruggiero, ait pu affirmer : “ Je doute que les gouvernements aient déjà apprécié toute l’étendue de leurs engagements ”.

Si les Etats semblent agir sans vraiment savoir ce qu’ils font, c’est parce qu’en matière commerciale, l’initiative leur a échappé depuis longtemps. Aujourd’hui, on ne peut plus parler de commerce entre Etats comme c’était le cas au XVIIIème siècle : un tiers du commerce mondial consiste en échange entre filiales d’une même multinationale, et pour un autre tiers il s’agit d’échanges entre différentes multinationales. Il n’est donc pas étonnant que ces gigantesques entreprises prennent une part déterminante à l’élaboration des politiques commerciales des Etats et aient joué un rôle clé dans les négociations de l’Uruguay Round, qui n’auraient jamais eu lieu si elles n’avaient exercé d’importantes pressions, comme l’on admis des fonctionnaires de l’OMC. A la limite, on aurait pu demander à Susan George pourquoi les Membres de l’OMC sont encore des Etats et non des entreprises.

L’ORD : les dents de l’OMC

Les accords commerciaux votés l’âme légère par des parlementaires inconséquents ne tardent pas à avoir des conséquences concrètes, puisque l’OMC dispose d’un véritable tribunal sans équivalent à l’époque du GATT, l’Organe de règlement des différents (ORD), qui a tranché plus de 200 cas depuis sa création en 1995. L’OMC étant totalement indépendante de l’ONU, l’ORD n’a pas à se préoccuper de notions juridiques telles que les droits de l’homme ou la protection de l’environnement. Les “ mesures ” (on entend par là les lois aussi bien que les dispositions constitutionnelles édictées par les Etats membres) “ plus rigoureuses que nécessaires ” doivent être abrogées.

Un des grands principes est que des produits équivalents doivent bénéficier d’un traitement identique et qu’il est par exemple interdit de traiter de manière différenciée des ballons de football produits par des enfants et des ballons de football produits par des travailleurs syndiqués. L’ORD avait par exemple donné raison au Canada, qui avait porté plainte contre la France, parce que celle-ci interdisait les importations d’amiante (produit équivalent à la laine de verre), autorisée au Canada, qui en est le plus important producteur dans le monde. Heureusement, dans le cas de l’amiante, la France a obtenu gain de cause en appel, les dangers de cette substance étant décidément trop connus.

Mais si un pays ne peut pas apporter de preuve absolue qu’un produit nuisible à la santé, il n’a pas le droit d’en interdire l’importation. C’est sur cette base que les Etats-Unis préparent une action visant à faire avaler leurs OGM (organismes génétiquement modifiés) à l’Europe. Les Etats-Unis eux-mêmes ont déjà été condamnés pour avoir refusé d’importer du pétrole vénézuélien contenant des produits cancérigènes et l’Union européenne a été condamnée pour son refus d’importer de la viande aux hormones américaine. Dans ce dernier cas, l’Europe ayant persisté dans son refus, les Etats-Unis ont le droit d’imposer des droits de douane sur des produits européens de leur choix à hauteur du dommage qu’ils “ subissent ”, soit 117 millions de dollars par année. On rappellera que le roquefort en avait été la victime, d’où, en représailles, la destruction du McDonald’s de Millau par José Bové.

Les services : une proie alléchante

C’est donc souvent au gré des décisions de l’ORD que l’on se rend compte de toutes les implications des deux douzaines d’Accords signés à Marrakech. Parmi ceux-ci, l’AGCS, dont personne n’a encore mesuré toutes les conséquences parce qu’il n’entre en vigueur que très progressivement, est sans conteste l’un des plus redoutables instruments au service des multinationales, ne serait-ce que parce que les services représentent une part de plus en plus importante de l’économie des pays développés: 67% dans l’Union européenne. Le marché mondial de l’éducation est estimé à 2000 milliards de dollars et celui de la santé à 3500 milliards de dollars. Or, les services ne représentent pour l’instant que 20% du commerce mondial.

L’AGCS porte sur rien moins que “ tous les services de tous les secteurs ”. Certes, l’OMC insiste sur le fait que les services fournis par l’Etat échappent à l’AGCS, mais c’est pure hypocrisie puisque ce n’est le cas que “ s’ils ne sont pas fournis sur une base commerciale ou n’entrent pas en concurrence avec des services privés ”. Du coup, l’Accord s’étend potentiellement à tous les services ou presque : éducation, transports, communications, santé, conseils juridiques, services financiers, etc., les seules exceptions étant l’armée et la police. Les services publics seraient d’autant plus gravement menacés que l’AGCS comprend la clause du traitement national, selon laquelle “ les prestataires étrangers doivent bénéficier d’un traitement non moins favorable que les prestataires nationaux ”. Ainsi, une école privée étrangère pourrait se plaindre à l’ORD si elle estime que les subsides octroyés aux écoles publiques constituent une forme de concurrence déloyale, le gouvernement en faute étant alors contraint à choisir : soit supprimer les subsides, soit les accorder à toutes les entreprises.

En outre, l’AGCS a une manière bien étrange de définir les services. En effet, la présence temporaire de personnes physiques d’un Etat membre sur le territoire d’un autre Etat membre pour y accomplir un travail peut être considéré comme une prestation de service. Bien que le texte de l’Accord ne soit pas très clair à ce sujet, les travailleurs en questions pourraient être soumis à un contrat de travail de leur pays d’origine et ne bénéficieraient donc pas des mêmes droits que les travailleurs du pays d’accueil, qui seraient ainsi soumis à une concurrence irrésistible.

Le pire est à venir

L’AGCS est encore bien loin de développer tous ses effets, car il a été conçu pour entrer en vigueur lentement mais sûrement, les pays signataires s’engageant à ouvrir progressivement un certain nombre de domaines de leur choix à la concurrence internationale, la France ayant par exemple déjà ouvert l’enseignement universitaire. Pour l’instant, ce sont les pays développés qui ont ouvert le plus de domaines, mais il est à prévoir que les pays pauvres vont subir d’importantes pressions. Une nouvelle phase de négociations visant à étendre l’AGCS à des domaines supplémentaires s’est ouverte à Doha fin 2001 :
1. Phase des demandes : jusqu’au 30 juin 2002, chaque pays a fait savoir aux autres quels domaines il souhaiterait qu’ils ouvrent à ses entreprises.
2. Phase des offres : jusqu’au 30 mars 2003, chaque pays fait savoir aux autres quels domaines il est prêt à ouvrir.

Or, ces négociations, qui risquent de modifier la vie de chacun d’entre nous, ne sont pas publiques. Ce n’est que grâce à des indiscrétions que l’on sait que l’Union européenne a demandé à ses partenaires la libéralisation des services postaux, de la recherche scientifique, de la distribution d’eau, de l’énergie et des transports. On ignore encore les domaines dans lesquels l’UE a présenté des offres. Interrogé à ce sujet, le Commissaire européen chargé du commerce, le “ socialiste ” français Pascal Lamy, qui affirme être tenu au secret par son mandat, a fini par lâcher que l’UE ne ferait aucune offre dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’audiovisuel.

Sus à Dracula !

Le lourd secret qui pèse sur les négociations est totalement inadmissible aux yeux de Susan George, pour qui la transparence est vraiment un strict minimum que les citoyens d’un Etat démocratique sont en droit d’exiger de leurs dirigeants. Elle en a souligné l’importance en évoquant, comme métaphore du pouvoir occulte des multinationales, le fameux vampire Dracula, qui ne peut agir que dans l’ombre et meurt dès qu’il est éclairé par la lumière du jour, autrement dit dès que ses agissements sont connus du grand public. Elle a donc exhorté les habitants de la Suisse à faire pression sur le Conseil fédéral afin que soient rendus publics les domaines dans lesquels il a engagé des négociations. Depuis lors, certaines démarches ont été entreprises dans ce sens, mais nos autorités persistent dans leur refus d’informer les citoyens, qui en sont donc réduits à se contenter de fuites, lesquels laisseraient entendre, selon ATTAC-Neuchâtel, que la Suisse serait prête à ouvrir les postes, l’eau et l’électricité aux entreprises étrangères, en échange de l’ouverture des services financiers.

Pour Susan George, les revendications les plus actuelles que les citoyens devraient présenter à l’OMC sont :
-La transparence des débats
-L’abolition de la définition des services publics telle qu’elle figure dans l’AGCS
-La réversibilité, c’est-à-dire le droit pour les pays à renoncer à certains engagements s’ils s’avèrent désavantageux pour eux (c’est actuellement possible mais très difficile)
-L’interdiction des brevets portant sur le vivant
-La protection des petits agriculteurs
-Le libre accès aux médicaments pour les pays pauvres

Les personnes intéressées par la campagne contre l’AGCS peuvent consulter le site (www.suisse.attac.org). Pour plus d’informations, on peut également lire le petit livre de Susan George, Remettre l’OMC à sa place, éditions Mille et Une Nuits, 2000, Fr. 5.70 et consulter les sites : www.attac.org, www.ladocumentationfrancaise.fr, www.wto.org

22 juillet 2001

Pluies de poison en Colombie


“Plan Colombie, un plan pour la paix, la prospérité et le renforcement de l’Etat”. Tel est le nom officiel du projet concocté par le Président colombien Andrés Pastrana avec la collaboration du gouvernement de Bill Clinton. Jusqu’á présent, le Congrès des États-Unis a accepté d’assumer 1,36 des 7,5 milliards de dollars prévus sur six ans. Curieusement, plus de la moitié des dépenses prévues pour ce “plan de paix” sont destinées à renforcer l’immense armée Colombienne (400 000 hommes, 5% du PIB1). Accessoirement, cela renforcera également les entreprises d’armement étasuniennes.

Un des objectifs principaux du Plan est, du moins officiellement, la lutte contre les plantations illégales. De fait, la production colombienne de coca a pris un essort sans précédent au cours des quinze dernières années, passant entre 1986 et 1999 de 24 000 à 123 000 hectares. Quant à celle de pavot, négligeable en 1985, elle atteignait 7 500 hectares en 19992.

Les États-Unis et Pastrana ont opté pour la vieille méthode des fumigations aériennes: appliquée pour la première fois en 1975 au Mexique, elle a ensuite été étendue à plusieurs autres pays, principalement en Amérique latine. Les instigateurs et bailleurs de fonds en ont toujours été les États-Unis, qui fournissent avions et produits chimiques3.

En Colombie l’aspertion d’herbicides sur les plantations illégales remonte à 19784 et n’a pas cessé jusqu’à nos jours. Mais, l’offensive a pris des proportions sans précédent. Rien qu’au cours de la première phase du Plan “anti-drogue”, entre décembre et janvier, plus de 25 000 hectares auraient été fumigués5.

D’autre part, la formule utilisée est particulièrement virulente. Le composant principal est certes bien connu, puisqu’il s’agit du gliphosate, l’herbicide le plus utilisé dans le monde, dont les ventes dépassent les 1,5 milliards de dollars et sont en rapide augmentation. Mélangé à diverses autres substances, il est commercialisé sous une multitude de marques différentes. Le principal fabricant en est Monsanto, le géant monopolistique des OGM, qui adapte ses semences à ses herbicides et vice-versa6.

Toutefois, il ne s’agit pas d’un produit aussi anodin qu’on pourrait le croire, puisqu’un juge new-yorkais a interdit à Monsanto d’affirmer sur ses étiquettes que son produit était “sûr, non-toxique et inoffensif”7. Le gliphosate, de par sa solubilité, est susceptible de contaminer les nappes phréatiques. En outre, il a des effets toxiques sur la majorité des plantes. Selon la EPA (Environment Protecion Agency — agence responsable de la protection de l’environnement aux Etats-Unis), l’utilisation de gliphosate aux Etats-Unis mêmes compromettrait la survie de 74 espèces menacées8.

Le mélange utilisé pour la première phase des fumigations était le Roundup, c’est-à-dire du gliphosate aditionné de POEA, substance qui augmente la capacité de pénétration du gliphosate dans les tissus vivants, qu’il s’agisse des plantes ou de la peau. Il est rangé dans la classe de toxicité IV (légèrement toxique) en Colombie, mais dans la classe II (hautement toxique) aux États-Unis9. Le Roundup a été à l’origine de nombreux cas d’empoisonnements chez l’être humain, parfois mortels. Parmi ses effets connus, on peut mentionner des lésions du système nerveux central, du système gastrointestinal et des reins, ainsi que les problèmes respiratoires et la destruction de globules rouges, sans oublier le cancer.

L’entreprise Monsanto elle-même est consciente des dangers de son produits, puisque sur ses propres étiquettes, elle affirme entre autres10:
  1. Evitez de transporter ou de stocker avec des aliments
  2. Utilisez des lunettes, des gants, des bottes de caoutchouc et des vêtements de protections lors de la manipulation et l’application.
  3. Appliquez lorsqu’il y a peu de vent.
  4. Evitez le contact avec les yeux et la peau. Provoque des irritations.
  5. Après avoir terminé, changez de vêtements et lavez-vous abondamment avec de l’eau et du savon.
  6. Suspendez l’application si la pluie est imminente.

Les instigateurs du Plan Colombie ont-ils lu les étiquettes avant de procéder à des fumigations massives par voie aérienne? On peut légitimement en douter, puisque l’an dernier, l’ambassadeur des États-Unis en Équateur a affirmé que “le gliphosate a les mêmes effets sur l’organisme humain que le sel de cuisine, est moins dommageable que la nicotine ou la vitamine A et est utilisé pour la majeur partie des cultures dans le monde, y compris dans les jardins”. Quant au ministre colombien de l’environnement, Juan Myer, il a déclaré que les fumigations n’entraînaient “pas de dommages importants” 11.

De plus, l’efficacité du Roundup a été jugée insuffisante et depuis mai 2001, une formule “améliorée” est utilisée, le Roundup Ultra. La concentration en gliphosate y est de 26%, alors que le pourcentage recommendé pour l’utilisation normale comme herbicide est de 1%. En outre, le Roundup ultra contient du Cosmoflux 411F, produit considéré comme extrêmement toxique par l’USEPA (United States Environment Protection Agency). Les effets du Roundup Ultra à long terme n’ont pas été testés sérieusement, la seule certitude étant qu’il est plus toxique que le Roundup.

La propagation du Roundup ultra est difficilment contrôlable et ses effets se font sentir bien loin des champs de coca, y compris au-delà des frontières de la Colombie, plus précisément en Équateur, pays qui ignore pour l’instant le problème des plantations de coca mais qui est limitrophe des zones de fumigations. Selon un enquête de l’ONG Acción ecológica effectuée au mois de juin, la totalité des personnes vivant à moins de cinq kilomètres de la frontière, et 89% de celles vivant à moins de 10 kilomètres, présentaient des symptômes d’intoxication.

Pas moins de 36 symptômes ont été observés, dont les plus fréquents sont la fièvre (63%), la diarrhée, les maux de tête, la toux, les irritations de la peau, la conjonctivite, les vomissements et les douleurs abdominales. Les plus touchés étaient les enfants. En outre, la population ne recevait aucune aide médicale et en était réduite aux herbes médicinales12. Le bétail et les cultures ont également été atteints. Pour l’heure, aucun dédommagement n’est prévu.

Ces problèmes ne sont pas simplements momentanés. Trois mois après les fumigations, un tiers des personnes vivant à moins de cinq kilomètres de la frontière présentaient encore des symptômes, en particulier des irritations de la peau. À cela s’ajoute que de nouvelles fumigations ne sont aucunement à exclure.

Le problème en Équateur est grave, mais il est probablement dérisoire en proportion de la catastrophe qui frappe le peuple colombien, dont personne ne peut encore mesurer l’ampleur.

Toutefois, l’ambassadeur des États-Unis en Équateur continue à s’efforcer de “rassurer” la population. Le 12 août 2001, il affirmait à la chaîne de télévision Equavisa que “le gliphosate s’utilise aux États-Unis depuis 20 ans sans avoir jamais causé de dommage”.


Efficacité douteuse

La politique de fumigation, outre ses conséquences désatreuses sur la santé des populations, la biodiversité et la stabilité politique, semble vouée à l’échec quant à son but théorique, qui est l’éradication des plantations illégales. Il semble clair que les puissants réseaux criminels qui contrôlent un des marchés les plus juteux de l’économie mondiale trouveront toujours moyen de se fournir en coca ou en pavot. On peut observer une sorte de principe des vases communicants: la diminution de la production de drogue en Bolivie et au Pérou a coincidé avec une augmentation de la production en Colombie. Toute baisse momentanée de l’offre mondiale aura automatiquement pour effet de faire monter les prix et par conséquents de stimuler la production. Même en imaginant qu’on puisse un jour éradiquer la coca et le pavot de la planète entière — au prix d’un cataclysme humain et écologique sans précédent —, cela ne ferait que stimuler la production de substituts chimiques....

Même s’il est peu contestable que beaucoup des acteurs de la “lutte anti-drogue” croient réellement lutter contre le fléau, il est tout aussi certain que les plans étasuniens visent un tout autre objectif: la guérilla colombienne, qui dispose de plusieurs décennies d’expérience de la lutte armée, est en pleine expansion. Les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), qui en 1986 comptaient 3200 hommes et femmes en armes, en comptaient 7200 en 1995. Aujourd’hui, leur nombre serait de 18000. L’autre guérilla colombienne, l’ELN (Ejército de liberación nacional — Armée de libération nationale), alliée des FARC, serait passée durant le même lapse de temps de 800 à 3000 combattants et combattantes.13 Il est évident que Washington peut difficilement tolérer cela dans son “arrière-cour”.

Or, les FARC et l’ELN vivent en grande partie de l’argent de la drogue, puisqu’elles perçoivent des impôts de tous les agriculteurs, quels que soient les produits qu’ils cultivent. Il se trouve simplement que les cultures les plus lucratives sur le marché mondial sont actuellement la coca et le pavot. Pour beaucoup de Colombiens il s’agit simplement d’une question de survie, les fluctuations du cours du café ne leur ayant pas laissé d’autre choix. Mais comme dans le cas des autres matières premières produites par le Tiers-Monde, les producteurs de base ne reçoivent qu’une partie minime des revenus, dont la plus grande partie revient à des “entreprises” des Etats-Unis.

En réalité, la drogue fournit un prétexte rêvé aux Etats-Unis et au Gouvernement colombien pour attaquer ce qu’ils nomment la “narco-guérilla”. Les fumigations, qui se produisent principalement dans les régions contrôlée par la guérilla, paraissent donc être tout simplement une arme de guerre économique qui, au vu de ses conséquences tragiques, risque de mener à la guerre tout court. Une guerre où selon toutes probabilités, les États-Unis fourniront la technologie militaire et les armes, alors que la Colombie fournira les morts.


1 Salgado, Manuel, “Falacias y verdades sobre el plan Colombia”, Casa de la Cultura equatoriana, Quito, 2001
2 Salgado, Manuel, op. cit.
3 Jelsma, Martin. “Breve historia de la Guerra Química y biológica contra las Drogas” in “El uso de armas biológicas en la guerra contra las drogas”, Acción ecológica, Quito, 2001. Les pays mentionnés sont le Pérou, le Guatemala, les États-Unis, et la Birmanie
4 Jelsma, Martin, op. cit.
5 “Report on the investigation of the impact of the fumigations along the Ecuadorian border”. Acción ecológica, juin 2001
6 Nivia, Elva “Efectos sobre la salud y el ambiente de herbicidas que contienen glifosatos” in “ El uso de armas biológicas en la guerra contra las drogas”, Acción ecológica, Quito, 2001
7”Report on ...” op. cit.
8 “Report on... “ op. cit.
9 Nivia, Elsa, op.cit. La différence de classification est due au fait que la Colombie n’a pris en compte que la toxicité du Roundup par ingestion orale, alors que les États-Unis on considéré sa dangerosité pour les yeux.
10 Nivia, Elsa. Conference “The Wars in Colombia: Drugs, Guns and Oil”. Universidad de Colombia, Davis, Mayo 17-19, 2001
11 Lucas Kintto. “Ecuador-Colombia: Fumigación anticoca causa estragos en frontera”, IPS, 8 de julio del 2001
12 “Report on...” op.cit.
13 Salgado, Manuel op. cit.

21 juillet 2001

Quito: l’enfer des bus.


Une colonne d’épaisse fumée noire s’élève devant le ministère de l’environnement. Il ne s’agit pas d’un train à vapeur, mais d’un des innombrables bus de la capitale de l’Equateur. Rapidement, il poursuit sa course, ne laissant derrière lui qu’une odeur nauséabonde. D’autres bus suivent, tout aussi polluants et tout aussi pleins. Je crache toute ma salive pour tenter de me débarrasser du goût infâme qui envahit ma bouche, en vain.

Enfin, de la porte du cinquième ou sixième bus, quelqu’un me fait signe qu’il y a de la place. Je cours et je saute en marche: il est inutile d’attendre qu’il s’arrête. Les retraités et les enfants en savent quelque chose: aux heures de pointes, rares sont les chauffeurs qui se soucieront d’eux, qui ne paient que demi-tarif alors qu’ils utilisent un siège entier.

Le véhicule étant un peu bas de plafond, je ne manque pas de me cogner la tête. Je m’agrippe où je peux, la spécialité des chauffeurs du crû étant d’accélérer brusquement au moment où on s’y attend le moins. Mes genoux douloureux et mon orgueil meurtri se souviennent encore de leur chute du premier jour. La moindre seconde d’inattention peut être fatale.

Fort heureusement, je peux m’asseoir, comme toujours. En règle générale, les passagers debout ne sont pas admis. Mais le propriétaire de ce bus-ci a découvert une astuce pour compenser ce qu’il considère sans doute comme un manque à gagner: il a simplement ajouté une rangée de sièges supplémentaire. Bien entendu, je suis un peu à l’étroit. Mon sentiment de claustrophobie est renforcé par l’obscurité, car comme tous les jours, le soleil s’est couché à six heures, et il n’y pas d’éclairage à l’intérieur du véhicule. En plus, pour changer, il y a un embouteillage dans le tunnel. À nouveau, j’ai l’impression que tous les gaz d’échappements du monde me prennent à la gorge.

Le bus repart à tombeaux ouverts pour rattraper le temps perdu. La pente est vertigineuse. Je suis un peu inquiet dans ce véritable funiculaire sans câble. N’ai-je pas lu dans le journal que certains chauffeurs louent des pneus neufs uniquement pour passer l’expertise1?

Je suis bientôt à destination. Dans la pénombre et malgré les nids-de-poules, je parviens à préparer les 20 cents de dollars des États-Unis dont j’ai besoin pour régler ma course. Il n’y a pas moyen d’y couper, la notion d’abonnement semble inconnue ici. Pour les Équatoriens qui doivent prendre le bus tous les jours, cela finit par représenter une proportion importante de leur salaire.

Enfin, je suis arrivé. En voyant les irrégularités du trottoir qui défilent devant moi, j’hésite un peu à sauter en marche. Mais devant l’insistance du chauffeur, je n’ai guère le choix. Par chance, j’atterris sans dommage. Enfin la terre ferme!

1 El Comercio, 1.7.01

31 octobre 1989

Carrière militaire de Christophe Schouwey

Dans les milieux où l’on pense que l’Armée suisse est un fossile peu apte à protéger la nation des menaces modernes telles qu’un éventuel accident nucléaire ou une prise du pouvoir par Christoph Blocher, il est courant de se raconter, en guise d’exploits militaires, la façon dont on a réussi à échapper aux griffes gris-vertes des officiers. Nous avons trouvé particulièrement exemplaires et efficaces les méthodes de Monsieur X, dont l’identité est connue de la rédaction mais qui a préféré garder l’anonymat pour ne pas compromettre la brillante carrière qu’il mène actuellement. Par un beau jour du fameux automne 1989 (qui vit 37% des votants suisses se prononcer en faveur de la suppression de l’Armée), il faisait parvenir aux autorités militaires la lettre suivante :

«  Monsieur le chef de section,

J’ai bien reçu votre petit mot, m’invitant à vous rendre visite en votre bureau avant le dix de ce mois. J’ai crû comprendre que vous éprouvez le désir que je vous fasse connaître les motifs qui m’ont poussé à ne pas me présenter au recrutement complémentaire du 30.10.1989. Je vous suis fort reconnaissant de l’ardeur qu’apparemment vous semblez avoir à vous soucier de ma personne.
Une certaine timidité m’empêche parfois de m’exprimer clairement par oral et il m’arrive quelquefois de préférer pour cela le mode écrit. Ci-dessous suis donc l’exposé succinct des raisons pour lesquelles j’étais absent le 30.10.
Comme vous le savez sans doute, je n’ai, depuis juin 1988, date à laquelle j’ai cessé de suivre les cours du Gymnase cantonal de la Chaux-de-Fonds, auxquels je me rendais d’ailleurs, selon les propres termes de mon professeur,"en touriste" depuis plusieurs mois, exercé aucune profession si ce n’est celle, pour choisir un amusant euphémisme, de plante d’appartement.
Aussi loin que dans mon enfance la plus tendre puissent remonter mes souvenirs, j’ai toujours éprouvé une certaine difficulté, je dirais même une difficulté certaine, pour faire un jeu de mot auquel, j’en suis absolument certain, personne n’a pensé avant moi, à m’extraire de mon lit douillet aux heures où l’astre du jour ne dispense que depuis peu sur notre beau pays ses chauds rayons. Je présume que vous n’avez pas besoin que je vous fasse une longue dissertation pour que vous saisissiez que cette tare, que je soupçonne d’être héréditaire pour les raisons que je vous expliquerai plus bas, n’a pu que s’aggraver fortement du fait de mon oisiveté. J’ai donc pris l’habitude de prolonger chaque matin mon séjour dans les doux bras de Morphée jusqu’à des heures considérées par la plupart de nos concitoyens comme tardives, telles que onze heures trente ou douze heures. Par bonheur j’ai la chance de bénéficier de la compréhension de ma mère, qui éprouve le même genre de difficultés. L’état actuel de la science ne nous permet, à ma connaissance, malheureusement pas de savoir si de telles difficultés peuvent être héréditaires.
Quoiqu’il en soit, je suppose que grâce à mes éclaircissements, vous concevez sans peine aucune que le 30.10 à sept heures quinze, je n’aie point entendu la sonnerie de mon réveille-matin, de marque Hanhart, fabriqué en Allemagne de l’Ouest, et dont j’ai fait, voici quelques années, l’acquisition au magasin Uniprix à la Chaux-de-Fonds.
Avec la certitude de pouvoir compter sur votre bienveillante compréhension, je vous prie instamment, Monsieur le chef de section, de bien vouloir accepter mes salutations les plus sincères et respectueuses.

Conscrit  X, 1970  »


Le malheureux X dût subir successivement les interrogatoires de la police, d’un juge d’instruction et d’un psychiatre. Il fut reconnu « coupable d’insoumission intentionnelle », mais on admit qu’il n’était « pas punissable », parce qu’il avait agi pour des motifs «liés à son état psychique », car  il « était atteint d’une maladie mentale de nature à faire admettre que sa faculté d’apprécier le caractère illicite de ses actes ou de se déterminer d’après cette appréciation faisait totalement défaut ». En outre, X était reconnu inapte au service militaire. Mais sa victoire était incomplète, des frais astronomiques ayant été mis à sa charge. X fit donc recours :

« Le 12. 9. 90, j’ai accusé réception de votre ordonnance de condamnation du 7. 9. 90. J’y ai appris que j’étais coupable d’insoumission intentionnelle au sens de l’art. 81 ch. 1 al. 2 CPM. Je reconnais que je suis coupable pour les motifs suivants :
-Le délai d’opposition ne m’a point laissé le temps de prendre connaissance de l’art. 81 ch. 1 al. 2 CPM. Ce qui n’est pas grave, puisque je n’aurais sans doute rien pigé au dit article. Je n’ai point consulté de professionnel de la justice, car j’étais fort effrayé que mes maigres avoirs ne fussent engloutis dans les abîmes des honoraires avocatiers.
-Lorsque j’ai omis de me réveiller au matin du 3. 10. 89, je dormais. Je ne me souviens, en toute logique, d’absolument rien. Je ne peux donc pas savoir si mon acte de non-réveil était intentionnel ou pas. Par contre vous semblez le savoir par je ne sais quelle savante intuition. Je ne puis donc que m’incliner devant votre science, acquise au prix de si longues années d’études.
-Si je ne reconnaissais pas ma culpabilité, la seule chose que j’obtiendrais serait sans doute des frais supplémentaires.
L’ordonnance de condamnation susmentionnée m’a également informé, ce qui est fort gentil de sa part, que les frais de la cause étaient à ma charge en vertu du sacro-saint psaume 151 PPM. Je ne puis qu’applaudir des pieds et des mains à cette nouvelle, pour les raisons mêmes qui me poussent à revendiquer haut et fort que je suis totalement coupable d’insoumission intentionnelle au sens du verset 81 ch. 1 al. 2 CPM.
PAR CONTRE, mon système nerveux, mes tripes et bien d’autres choses encore ne peuvent que bondir d’indignation à la vue du montant des honoraires du Dr C. de S. L’expertise psychiatrique que j’ai subie chez lui n’a duré qu’une heure, éventuellement deux. Ce qui place le prix de la folie au niveau de celui du voyage lunaire. Je vous demande donc de vérifier si ce praticien a le droit de pratiquer de tels tarifs. Auquel cas je m’oppose à en payer la totalité, étant donné que c’est le juge d’instruction qui a choisi le psychiatre (je l’en remercie) et qu’il est scandaleux qu’il choisisse le plus cher de Suisse sous prétexte que ce n’est pas à lui de le payer.
Dans tous les cas, je ne payerai pas ne serait-ce que les premiers 1.20 de ces 1201.20 avant d’avoir reçu une facture détaillée. J’ose croire qu’il s’agit peut-être d’une erreur de facturation.
Je vous prie d’accepter mes salutations amicales et tout ce qu’il y a de plus officielles.

                                              X    »    


P.S. Peut-être la présentation de cette lettre vous choquera-t-elle (ndlr : l’original est effectivement un vrai torchon). Mais songez donc que vous, versés dans les tracasseries judiciaires, avez mis dix mois pour déterminer quels crimes j’avais commis. Et que moi, aussi étranger au monde des avocats-notaires qu’un phasme l’est au Spitzberg, souffrant d’une maladie mentale d’après les propres conclusions d’un expert dont on peut espérer que les prestations sont à la hauteur des tarifs, je n’avais que dix jours pour consulter vos résultats. Je tiens tout de même à vous dire que j’ai cherché le papier ligné pendant un quart d’heure. »

Nous ignorons dans quelle mesure les arguments de X ont convaincu le tribunal. Toujours est-il qu’il fut libéré de tous les frais, y compris les frais de la cause (250.-) auxquels il ne s’était pourtant pas opposé, car le tribunal estima qu’il n’avait « agi ni consciemment ni volontairement » et ne pouvait par conséquent pas être coupable d’insoumission intentionnelle. Le Président du tribunal félicita l’accusé d’avoir fait recours.