Ce blog rassemble pour l'essentiel mes textes parus dans la presse suisse romande, notamment dans l'Impartial/l'Express, Gauchebdo, le Courrier, Domaine public et le Temps.

17 mai 2016

De la difficulté d'être grand patron


Entre autres compétences pointues, un chef d'entreprise devrait connaître de manière approfondie l'organisation qu'il dirige, ce qui ne peut être acquis qu'au prix de longues années d'expérience à l'interne. Il est donc un peu surréaliste qu'il existe une sorte de “marché des transferts” des PDG (ou des CEO comme on dit en anglais). Comment une personne extérieure peut-elle être nommée à la tête d'une grande compagnie et en définir les orientations stratégiques après quelques mois ? A moins, bien sûr, qu'elle ne se contente de reprendre les idées de ses conseillers, comme le faisaient jadis ces rois qui héritaient de pays dont ils ne savaient même pas la langue. Mais on voit alors très mal ce qui justifierait les hyper-salaires de nos oligarques, auxquels il faut chercher d'autres explications. Renvois d’ascenseurs entre copains ? Superstition du prix, semblable à certaines œuvres d'art moderne que personne ne comprend ni n'apprécie authentiquement mais qu'on a peur de critiquer parce qu'elles coûtent cher ?
La quasi totalité de la classe politique s'oppose à l'initiative “Pro service publique” au motif que les entreprises publiques ne trouveraient pas de dirigeants compétents d'accord de travailler pour un demi-million par année. Pourtant, si ces gens détestent leur boulot à ce point-là, si leur existence est tellement vide qu'un demi-million annuel ne suffise pas à leur bonheur, on a peine à croire qu'il puissent être efficaces et il est sans doute mieux qu'ils aillent se faire surpayer ailleurs.

26 avril 2014

Le kilowattheure par année au Musée de l'art brut

Les 59 éoliennes prévues dans le canton de Neuchâtel devraient produire 208 Gigawattheures par année, autrement dit remplacer 7.25 % (environ un quatorzième) de la centrale nucléaire de Mühleberg. Mais pouvez-vous expliquer ce qu'est un Gigawattheure par année ? La plupart des gens en sont malheureusement incapables, alors qu'il s'agit d'une construction intellectuelle des plus fascinantes, digne de figurer dans un musée d'art moderne.
Il faut d'abord savoir distinguer l'énergie de la puissance. Pour donner une définition plus imagée que rigoureuse, l'énergie est une quantité de travail, comme par exemple monter 12 bouteilles de bière au quatrième étage d'un immeuble ou chauffer 1 litre d'eau à 100 degrés. La puissance, c'est l'énergie divisée par le temps. Si vous montez les bouteilles de bière à pied deux fois moins vite que l'ascenseur, vous avez fourni la même quantité d'énergie que lui, mais avec deux fois moins de puissance. Une bouilloire électrique puissante aura besoin de moins de temps pour chauffer de l'eau.
Les physiciens mesurent la puissance avec une unité qu'il ont baptisée le Joule, en l'honneur du physicien et brasseur James Prescott Joule (1818-1889), qui a dû monter (et descendre) beaucoup de bière au cours de sa vie. Une puissance d'un Joule par seconde est appelée un Watt, d'après un autre britannique, James Watt (1736-1819), connu pour ses contributions à la machine à vapeur, qui a permis de transporter la bière plus rapidement. Petite ironie de l'histoire, le Watt est défini en fonction du Joule, bien que Watt ait vécu avant Joule.
Jusqu'ici, tout est simple. Mais figurez-vous que des ingénieurs farfelus ont eu l'idée de prendre une unité d'énergie, de la diviser par une unité de temps, puis de la remultiplier par une autre unité de temps. Vous prenez un joule, vous le divisez par une seconde, vous le multipliez par une heure, vous le remultipliez par mille pour faire bonne mesure, et grâce à tout ce travail vous avez transformé une unité d'énergie en une autre unité d'énergie : un kilowattheure représente 3'600'000 Joules. Attention: un kilowattheure est un « kilowatt pendant une heure » et il serait complètement faux de parler de « kilowatt par heure ».
Quant au fameux kilowattheure par année, le chef d’œuvre artistique, il est défini en utilisant trois unité de temps différente : on prend 1000 joule, on divise par une seconde, on multiplie par une heure, on divise par une année (pauvre Joule!). Le résultat final est une unité de puissance, égale à un watt multiplié par 3600 (nombre de secondes dans une heure), divisé par 31536000 (nombre de secondes dans une année). Le kilowattheure par année, sous ses airs pompeux, est au final une unité plutôt rikiki de 0.11 Watt.
Les 208 gigawattheures par an prévus pour les éoliennes neuchâteloises, soit 208'000'000 kilowattheures, équivalent donc environ à 24 millions de watts, autrement dit une puissance moyenne (calculée sur l'ensemble de l'année) d'environ 135 watts par habitant du canton.

27 janvier 2014

L'économie réelle esclave de l'argent.

Le système financier est un nuage qui plane au dessus de l'économie. En permanence, de l'argent s'évapore vers le nuage sous forme de cet impôt discret qu'on appelle le rendement. En retour, les investissements pleuvent. Lorsque les pluies sont inférieures à l'évaporation, autrement dit lorsque les investisseurs, pris dans leur ensemble, déversent dans l'économie une quantité d'argent plus faible que celle qu'ils reçoivent, on appelle cela la crise. L'argent manque et le chômage monte. Les temps de non-crise sont ceux où la pluie des investissements est plus importante en volume que l'évaporation des remboursements et des paiements d'intérêts.
Bien entendu, les investisseurs n'acceptent de verser plus qu'il ne reçoivent que dans l'espoir de gains futurs. En échange de l'argent avancé, ils obtiennent des créances ou des titres de propriétés sur de nouvelles usines, de nouveaux entrepôts, de nouveaux logements, de nouveaux aéroports, de nouveaux brevets, etc.
Ces nouveaux titres de propriété détenus par les investisseurs correspondent évidemment à de nouvelles obligations financières pour l'économie réelle. Cette spirale sans fin peut être illustrée par l'exemple fictif ci-dessous :
Année
PIB
Nouveaux investissements (chaque année 10,5%PIB)
Revenus des investissements (chaque année 10%PIB)
1
100
21
20
2
110
23
22
3
120
25
24

Dans une telle situation, l'économie réelle est contente parce que chaque année, elle reçoit plus qu'elle ne paie. Extraordinairement, les investisseurs sont aussi contents, parce que chaque année ils encaissent une somme supérieure à celle qu'ils ont investie l'année précédente. Etrange tour de passe-passe temporel, où tout le monde gagne grâce à la croissance.
Une telle harmonie n'est plus possible si le PIB reste constant, en supposant toujours que le revenu des investissements reste stable à 10 % du PIB (produit intérieur brut).
Année
PIB
Nouveaux Investissements
Revenus investissements (10%PIB)
1
100
21
20
2
100
???
20
Dès la deuxième année, les investisseurs constatent que leurs retours sont plus faibles que l'argent investi l'année précédente. Ils vont donc probablement prendre peur et il y a de forte chance pour que les nouveaux investissements soient plus bas que le revenu des investissements. Le fonctionnement de l'économie n'est pas sans rappeler celui d'une bicyclette, qui tombe sitôt qu'elle s'arrête.
L'expérience de pensée des tableaux ci-dessus, bien que très simpliste, suffit à démontrer qu'une économie ne peut pas fonctionner sans croissance du PIB, dès lors qu'elle  fonctionne sur le principe selon lequel l'argent rapporte de l'argent. Cela fait un peu penser à ce qu'en Amérique latine on appelait le péonage : un système d'endettement perpétuel dans lequel les paysans héritaient des dettes de leurs parents et n'avaient pas le droit de quitter leur maître avant de les avoir remboursés. Obligée qu'elle est de satisfaire les investisseurs, l'économie réelle est enchaînée à la nécessité de croître ou mourir.
Il est bien connu que la croissance du PIB est composé d'activités productrices de vraies richesses (santé, éducation, etc.) et d'activités inutiles voire nuisibles (armes, tabac, etc.). Mais toutes ces activités sont liées étroitement entre elles dans un système foncièrement instable obligé d'avancer pour ne pas tomber, au point qu'il est très compliqué de freiner un secteur sans que les autres ne suivent au même rythme. Tant que l'organisation de l'économie reposera sur l'idée que l'argent doit rapporter de l'argent, il sera donc extrêmement difficile de mettre en place une politique économique reposant sur des critères humains et écologiques plutôt que sur des critères de rendement financier.

25 juin 2013

Quand les économistes enfoncent une porte ouverte à contresens.

« Pour créer des emplois, il faut de la croissance ». Par la force de l'habitude, on finit par considérer comme vérité d'évidence cette phrase dont la plupart des économistes se gargarisent quotidiennement. On la répète dans les salons pour montrer qu'on est à la page. Il est d'ailleurs probable que les statistiques en démontrent, dans la plupart des cas, l'exactitude : lorsqu'il y a croissance économique, il y a en principe moins de chômage.
Lorsqu'on observe que deux phénomènes sont liés, il convient de se demander lequel est la cause de l'autre. Par exemple, on peut démontrer statistiquement que lorsqu'il fait chaud il y a du soleil, mais personne ne pense que le soleil est la conséquence du chaud. De même, il paraît logique de considérer que le travail sert à produire des richesses, plutôt que l'inverse. Il paraît peu sensé de dire « la chute de l'arbre a causé son abattage par le bûcheron ». Rares sont les ouvriers qui vous diront : « j'ai décidé de gagner plus d'argent pour pouvoir travailler plus ».
Pourquoi donc tant d'économistes inversent-ils cette logique évidente ? Pourquoi ne disent-ils presque jamais, tout bêtement, que « pour créer de la croissance, il faut des emplois » ? Pourquoi enfoncent-ils la porte ouverte à contresens ? On aurait tort de simplement rigoler de ce raisonnement tête-en-bas et de cette attitude si répandue consistant à être obscur pour faire croire qu'on est intelligent, car en l'occurrence nous avons affaire à un véritable programme politique. Rappelons que lorsqu'on calcule la croissance, la fabrication d'armes vaut plus que la paix dans le monde, les ventes de médicaments valent plus que la santé et tout travail, aussi absurde et pénible qu'il soit, vaut plus que le temps libre. En affirmant qu'il faut de la croissance pour créer des emplois et en sous-entendant, évidemment, qu'il faut des emplois pour vivre, on diffuse l'idée selon laquelle toute activité marchande, aussi inutile ou nuisible qu'elle soit, est indispensable à la prospérité générale.
En revanche, lorsqu'on raisonne dans le sens normal, en considérant tout bêtement que le travail sert à produire des biens et des services, on peut non seulement faire la critique des activités inutiles, mais on arrive assez naturellement à l'idée qu'à partir d'un certain niveau de richesse, et à condition que la celle-ci soit bien distribuée, il devient de moins en moins nécessaire que l'ensemble de la population exerce une activité rémunérée.

publié dans Jet d'Encre

13 juin 2013

Quatrième pouvoir: si on essayait la démocratie?

La notion de « liberté de la presse » a quelque chose d’utopique. A la dif­fé­rence du citoyen béné­vole, expri­mant son opi­nion au bis­trot ou sur Inter­net, le jour­na­liste pro­fes­sion­nel, par défi­ni­tion, est payé par quelqu’un. Il doit for­cé­ment répondre aux attentes de la main qui le nour­rit. Il existe de par le monde trois types d’acteurs finan­çant la presse : l’État, les annon­ceurs publi­ci­taires et les lecteurs.
Les démo­crates sou­cieux de sépa­ra­tion des pou­voirs ne peuvent que sou­hai­ter una­ni­me­ment que le contrôle de la presse soit du res­sort des lec­teurs. En ce sens, le suc­cès du jour­nal fran­çais en ligne Media­part, financé essen­tiel­le­ment par ses abon­nés, est tout à fait encourageant.
Mal­heu­reu­se­ment, ce modèle risque de mener à une société à deux vitesses, où la par­tie la moins riche et la moins éduquée de la popu­la­tion se contente d’une presse « gra­tuite » finan­cée par les annon­ceurs publi­ci­taires, pen­dant que seule une élite a accès à l’information de qualité.
On connaît le mythe biblique de la mul­ti­pli­ca­tion des pains, avec ces paniers où les gens pou­vaient se res­ser­vir indé­fi­ni­ment, sans que jamais ils ne soient vides. L’information pos­sède la même carac­té­ris­tique mira­cu­leuse : vous pou­vez lire tout ce que vous vou­lez sans en pri­ver qui que ce soit.
Cha­cun est révolté à la vue de ces images de la crise des années 1930 où l’on détrui­sait de la nour­ri­ture, pour en faire remon­ter le prix, quand nom­breux étaient ceux qui ne man­geaient pas à leur faim. On oublie pour­tant de s’indigner quand l’accès à l’information est limité, quand on empêche les êtres humains de nour­rir leur intel­li­gence dans les paniers inépui­sables qui contiennent le pain du savoir. J’ai ren­con­tré une neu­ro­logue rou­maine qui pei­nait à s’informer des déve­lop­pe­ments de sa branche, parce que son hôpi­tal n’avait pas les moyens de s’abonner aux revues scien­ti­fiques de pointe. Com­bien de spé­cia­listes des pays pauvres sont-ils ainsi entra­vés ? Com­bien de décès en sont-ils la conséquence ?
L’accès des votants à des infor­ma­tions poli­tiques de qua­lité n’est-il pas aussi, pour une démo­cra­tie, une ques­tion de vie ou de mort ? Mais com­ment trou­ver moyen de conci­lier les deux exi­gences contra­dic­toires que sont le contrôle par les lec­teurs et la gra­tuité d’accès ? Autre­ment dit, com­ment faire pour ver­ser de l’argent public aux jour­naux tout en lais­sant le contrôle aux citoyens ? Voilà la ques­tion fon­da­men­tale que les jour­na­listes devraient se poser.
On pour­rait par exemple ima­gi­ner que chaque citoyen reçoive chaque année un « chèque-média » qu’il pour­rait rever­ser aux organes de presse de son choix. Ce sys­tème, qui serait une écono­mie de mar­ché à égalité de pou­voir d’achat, autre­ment dit une démo­cra­tie, ne garan­ti­rait pas for­cé­ment une presse de qua­lité, car il serait à la merci des mau­vais choix des citoyens. Cha­cun le sait, la démo­cra­tie est le pire des sys­tèmes. Mais c’est aussi le moins mauvais…

FAUTE DE LOGIQUE

Il existe une loi économique peu connue, mais pourtant évidente, qu'on pourrait appeler "loi de la conservation de l'argent". En effet, dans n'importe quelle transaction marchande, la quantité d'argent qui entre dans la poche du vendeur est strictement égale à ce qui sort de la poche de l'acheteur. Seules les banques, ainsi que les faux monnayeurs, peuvent fabriquer l'argent que les simples citoyens doivent se contenter de faire circuler, ne pouvant gagner que ce qui est dépensé par d'autres. C'est donc à tort que certaines personnes un peu snobs, plutôt que d'utiliser l'expression simple et correcte "gagner de l'argent", préfèrent dire "faire de l'argent", (probablement par imitation de l'anglais "make money"). Il s'agit-là d'une faute de logique que les professeurs de français devraient souligner trois fois en rouge. Il en va de même du titre de l'article de l'Express et l'Impar du 8 juin: "En Suisse, la publicité génère 5,7 milliards de francs par an". Cette somme colossale, d'un ordre de grandeur comparable au budget de l'armée, n'est bien entendu ni "générée" ni "créée", mais sort tout simplement de la poche des consommateurs. A chaque fois que ceux-ci payent les intérêts d'un petit crédit, achètent des cigarettes, de l'alcool, une voiture, un gadget électronique ou à peu près n'importe quoi d'autre, une partie du prix d'achat sert à financer la pub, qui, au total, finit par nous coûter vraiment très cher.

Fichés et saignés pour 30 centimes !

Vous est-il déjà arrivé de vous tromper de billet dans les transports publics ? Certainement oui, à moins que vous ne les preniez jamais. Entre autres pièges, citons la documentation de TransN (Transports publics neuchâtelois), qui précise que le « court parcours » à 1.90 est valable pour 30 minutes, indépendamment du nombre d'arrêts, sur « les réseaux urbains respectifs des villes de La Chaux-de-Fonds et du Locle ». Seul le mot « respectif » indique que pour un trajet d'une ville à l'autre, le billet est à 2.20. Cette petite inattention à 30 centimes suffit à faire de vous un « semi-fraudeur » et vous donnera droit à un fichage en règle dans les dossiers de TransN, ainsi qu'à une amende de 75 francs, soit 250 fois le montant de votre étourderie. Si, indigné par ce multiplicateur astronomique, vous refusez de vous en acquitter immédiatement, l'amende passera alors à 140 francs après une dizaine de jours, soit 467 fois le montant de votre « semi-fraude », comme cela est arrivé récemment à une dame de 78 ans. Le but de TransN est-il de servir la population ou de la dégoûter des transports publics?

15 mai 2013

Eloge des éditos de M.Willemin

Dans un éditorial récent, Nicolas Willemin se désolait à juste titre du bas niveau des débats lors de la campagne électorale. En lisant l'Impartial et l'Express, on trouve quelques motifs de lui donner raison. En mars, nous étions gratifié de deux longs articles sur le prix du repas de la St-Valentin au Locle, affaire fondamentale qui menaçait de déstabiliser les autorités locales, de discréditer le POP et de faire perdre à la gauche sa majorité au Grand Conseil. En date du deux mai, juste entre les deux tours, on apprend que Thierry Grosjean a été amendé pour étourderie, n'ayant pas su acheter le bon billet de train. Il n'a du coup plus la moindre chance d'être élu. Voilà le triste point final de sa courte carrière politique!
Dans un autre éditorial, Nicolas Willemin s'inquiétait de la trop grande place prise dans notre société par l'obsession de la compétition et de la performance, à tel point que même les sportifs amateurs en arrivent à se doper. Une fois de plus, la lecture de nos quotidiens régionaux lui donne raison, le cahier sportif étant tellement épais qu'on transpire rien qu'en tournant les pages. J'ai donc bon espoir que si M.Willemin devient un jour rédacteur en chef de l'Impartial et l'Express, il en améliorera considérablement la qualité. Comment? Il l'est déjà? Zut alors, je n'ai rien dit...  

06 janvier 2013

L'allocation universelle contre Pénélope

L'allocation universelle, cette charmante utopie visant à libérer l'être humain de l'obligation de travailler, suppose une redistribution des revenus à large échelle qui n'a aucune chance d'être acceptée par le peuple. Mais imaginons un instant que les tranquilles Suisses soient un jour pris d'audace et acceptent un tel principe. Après tout, des projets jugés autrefois utopiques, comme les congés payés ou l'assurance-vieillesse, ont fini par devenir des institutions centrales de notre société.
Un petit écueil « inattendu » surgirait peut-être: il se pourrait que ces mêmes Suisses ne veuillent plus travailler. Si le chômage n'était plus synonyme de honte, exclusion et pauvreté, qui voudrait encore des emplois les plus ennuyeux, dangereux, malsains et usants ? Le problème du chômage serait donc remplacé par son inverse. Nous serions angoissés par chaque création d'emploi : « Mauvaise nouvelle, nous diraient les journalistes, cette année le travail a augmenté de 2 % ».
Notre société ne sait pas vraiment si elle considère le travail comme un bien ou un mal. D'un côté, le travail est le sens même de l'existence. Un être humain vaut par ce qu'il fait et celui qui ne produit rien passe à côté de sa vie. Si le travail n'existait pas, il faudrait l'inventer pour que nous ne sombrions pas dans la dépression et l'alcoolisme. Il vaut mieux accomplir une tâche complètement inutile que de « rien foutre ». Le travail est également le symbole même de l'appartenance à la collectivité : ne pas participer à l'effort commun, c'est être mauvais citoyen.
D'un autre côté, le travail est tellement désagréable qu'on doit payer les gens pour qu'ils le fassent. Même ceux qui affirment qu'il est indispensable de travailler pour ne pas s'ennuyer savent tout à fait comment s'occuper lorsqu'ils arrivent à l'âge de la retraite. Être favorable à l'allocation universelle revient à affirmer que le travail contraint par des nécessités économiques est un mal pour l'être humain, qu'il faut limiter au maximum, parce qu'il y a mieux à faire que perdre sa vie à la gagner.
Dans un telle perspective, les priorités économiques seraient totalement inversées. Il faudrait cesser de craindre que les ouvriers soient remplacés par des machines, mais au contraire accueillir une telle évolution comme une bénédiction. Les publicités inciteraient les gens à réfléchir avant d'acheter, à porter des vêtements de seconde main, à boire de l'eau du robinet, à se déplacer à pied ou à vélo. Les appareils électroniques devraient être garantis pour au moins dix ans. La paperasse inutile serait enfin bannie.
Notre système économique actuel s'inspire de Pénélope, cette femme de la mythologie grecque qui détruisait la nuit ce qu'elle avait fabriqué le jour. Si l'allocation universelle était un jour adoptée, nous serions peut-être obligés de mettre en place une économie efficace au vrai sens du terme où le moyen – le travail – serait au service de la fin – l'être humain.

17 novembre 2012

Joschka Fischer et la planète Mars.

Dans une interview parue dans le Temps du 15 novembre, l'ancien ministre allemand Joschka Fischer appelle la France et les pays du sud de l'Europe à imiter le modèle allemand dont il fut autrefois un des instigateurs : produire plus et consommer moins. Cette politique de la fourmi est d'une certaine manière un succès et a permis à l'Allemagne de conquérir de nombreux marchés. Mais un pays qui exporte plus qu'il n'importe a pour contrepartie nécessaire, c'est de la mathématique élémentaire, d'autres pays qui importent plus qu'il n'exportent et finiront tôt ou tard par ne plus pouvoir payer. La politique hyper-compétitive de l'Allemagne est donc une des principales causes des actuels problèmes de l'Europe du Sud. Joschka Fischer devrait comprendre qu'il est impossible que tous les pays du monde deviennent des exportateurs nets, sauf à trouver de nouveaux marchés sur la planète Mars. La solution consiste donc à faire l'exact contraire de ce qu'il préconise : mieux distribuer le pouvoir d'achat afin que le monde puisse, tout simplement, consommer ce qu'il est capable de produire. L'austérité n'aurait de sens que si elle ne portait que sur les activités les plus polluantes. Mais la décroissance non ciblée vers laquelle nous semblons aller – moins d'éducation, moins de services médicaux, moins d'infrastructures, moins de nouvelles énergies – n'est qu'une autodestruction pure et simple.

01 octobre 2012

Et si on revotait ?

Le 23 septembre, la majorité des Neuchâtelois s'est exprimée en faveur d'une amélioration du réseau ferroviaire. En effet, aux 49,7 % de « oui », il faut ajouter les voix de celles et ceux qui ont crû à toutes sortes de projets alternatifs, malheureusement aussi illusoires les uns que les autres. Nos élus sont pour l'heure dans le désarroi. Alors qu'ils savent au fond d'eux-mêmes qu'il n'y a que deux options envisageables, rénover la ligne actuelle ou revoter sur un tunnel en ligne droite entre les deux villes, ils n'osent défendre ni l'une ni l'autre, et prétendent être à la recherche d'une troisième possibilité imaginaire, le plan miracle auquel personne n'aurait encore pensé, après des années et années de réflexion.
 Il est fréquent en Suisse que des projets refusés une première fois par le peuple soient finalement acceptés sous une forme légèrement modifiée. Ceux qui ont voté « non » par révolte contre l'actuel gouvernement cantonal auront l'occasion en avril prochain de faire tomber les têtes qui leur déplaisent. Peut-être le nouveau Conseil d'Etat aura-t-il la crédibilité nécessaire pour faire passer un Transrun bis, en faisant moins de gaffes et en prenant en compte les craintes des opposants, par exemple en proposant un financement sur 50 ans plutôt que 25 ou en introduisant dans l'article constitutionnel des garanties pour les régions qui craignent d'être délaissées. Il conviendrait que les partisans du projet se mobilisent, par voie de pétition ou d'initiative, pour demander un nouveau vote. Cela donnerait à nos élus la justification dont ils rêvent pour pouvoir donner une deuxième chance au Transrun devant le peuple. Personnellement, aux prochaines élections, je ne donnerai ma voix qu'à des candidats s'engageant à faire voter un Transrun bis. Croire que nous ne revoterons jamais, c'est penser que le peuple est imbécile, car il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.

01 septembre 2012

L'impôt sur la valeur locative est-il vraiment injuste?

Mme A, propriétaire à 100% de son logement, gagne 3000 francs, sans loyer à payer. Sa collègue Mme B paie CHF 1000.- de loyer, pour un logement identique à celui de Mme A, mais gagne 4000 francs car elle fait des heures sup'. Mme A et Mme B ont donc exactement le même niveau de vie. Elles paient le même impôt, car l'Etat considère correctement que Mme A jouit d'un revenu en nature de CHF.- 1000.-, un revenu de pierre bien solide, qui n'a rien de “fictif”. Mme A pourrait d'ailleurs le transformer en revenu monétaire à tout instant, simplement en prenant un locataire.
Il est ahurissant que la majorité de la classe politique, y compris des socialistes égarés, puisse considérer que Mme A, la propriétaire, soit victime d'une injustice. Si quelqu'un mérite une baisse d'impôts, c'est plutôt Mme B, la locataire, qui doit travailler plus que Mme A pour le même niveau de vie.
Certes, Mme A a dû travailler pour acheter son logement. Il n'en demeure pas moins qu'elle bénéficie d'un supplément de revenu, car elle jouit de son logement sans que sa valeur ne diminue. Elle gagne donc de l'argent grâce à sa fortune, au même titre que si elle l'avait investi en bourse. Il est juste que ce supplément soit imposé.
Les notions de mérite et d'enrichissement par le travail sont centrales dans notre société. Pourtant, la majorité semble estimer que l'argent gagné avec de l'argent doit être moins imposé que l'argent gagné en travaillant. C'est à se demander si les historiens du futur y comprendront quelque chose.

Deux trajets pour le prix d'un

Toutes les dépenses sont désagréables, mais certaines sont parfois incontournables. Ainsi, il est idiot de repousser une visite chez le dentiste pour faire des économies. De même, dans notre pays où on se déplace de plus en plus, il faut investir dans les transports publics. Même les automobilistes les plus accros, incapables de marcher cinq minutes (pour de bonnes ou de mauvaises raisons), ont tout intérêt à ce qu'on transfère une partie du trafic vers le rail. La Vue-des-Alpes est déjà saturée. En 2022, date prévue pour la mise en service, le Transrun sera devenu urgent pour accueillir au moins une partie des automobilistes en trop. On devra aussi augmenter les cadences sur les autres lignes. Or, le Transrun, qui entrera à Neuchâtel par le côté est, laissera de la place à l'ouest, dans le fameux goulet de Vauseyon, pour d'avantage de trains en direction de Fleurier ou Lausanne.
De sympathiques amateurs proposent des alternatives au Transrun. Ils ne rendent pas compte que les CFF ne creusent pas des tunnels au hasard, mais en fonction de l'ensemble du réseau suisse, en établissant les horaires des années à l'avance pour 75 000 trains par jour.
En réduisant de moitié la distance entre Neuch et la Tchaux, on usera deux fois moins les locomotives et les wagons et on payera deux fois moins longtemps le personnel. On pourra donc faire deux trajets pour le prix d'un, même si on ne sait pas encore si l'argent ainsi économisé sera utilisé pour faire baisser le prix du billet, pour financer les lignes de bus pour les villages ou simplement pour améliorer le budget de l'Etat et compenser une partie des frais de percement du tunnel.

28 juin 2012

Commerçants, laissez-nous vivre !

Il y a quelques années, plusieurs milliers de citoyens signèrent une pétition demandant que la Place du Marché de La Chaux-de-Fonds devienne une zone piétonne. Certains petits commerçants des alentours se mobilisèrent pour torpiller cette idée. Résultat, la place n'est libérée que pour des événement temporaires. Voilà maintenant, nous apprend l'Impartial du 21 juin, qu'« il n'est plus question, dans la configuration actuelle, de boucler la place pendant un mois ». Ainsi, il n'y aura un écran géant que pour les trois derniers matches de l'Euro.
Pourtant, Mesdames et Messieurs les commerçants, vous osez encore protester contre ce compromis du compromis. Plutôt que d'empêcher la ville de vivre, pourquoi ne profitez-vous pas des manifestations qui ont lieu sur la place pour lancer des offres promotionnelles et gagner de nouveaux clients ? La situation de vos établissements vous prédispose à attirer les gens qui aiment parcourir la ville à pied. Les zones piétonnes qui existent dans toutes les villes de Suisse, sauf la nôtre, profitent à de nombreux petits commerces. Si vous souhaitez vous concentrer sur la clientèle motorisée, peut-être devriez-vous songer à vous délocaliser à proximité d'une autoroute.


P-S.: m'étant rendu compte que la deuxième partie du texte était un peu trop virulente, je l'ai réécrite. Voici donc, ci-dessous, la version que j'aurais souhaité publier. Toutefois, à la suite d'une erreur, l'Impartial a malgré tout fait paraître la première version ci-dessus. Bien que je regrette un peu cette erreur, le texte publié m'a tout de même valu un certain nombre de félicitation. Pourtant, ces mêmes commerçants protestent encore contre ce compromis du compromis. Je ne doute pas que quelques-uns perdent de l'argent parce que leurs clients ne peuvent plus se garer. Mais ces sommes sont certainement dépensées dans d'autres boutiques ailleurs en ville. A moins qu'on leur donne un statut de fonctionnaires, les commerçants dépendront toujours des circonstances extérieures. Les chanceux y gagnent. Les malchanceux, malheureusement, y perdent. Cela ne leur donne pas pour autant le droit d'imposer leur loi et d'empêcher la ville de vivre.

14 juin 2012

Imagination, fontaines et sacs à dos.

Mystères des modes. Il y a des choses que tout le monde fait et
d'autres que personne ne fait, sans qu'il soit possible d'expliquer
pourquoi. Mauvais élèves, nous passons nos vies à copier les voisins
plutôt qu'à penser par nous-mêmes. Par exemple, il est totalement
inexplicable que les Suisses ne songent presque jamais à emmener un
sac à dos au supermarché, alors qu'ils savent tous qu'il est bien
moins fatiguant de marcher une dizaine de minutes avec quelques kilos
sur le dos qu'avec une anse qui scie les doigts. Ce poids qui vous
tire le bras fera basculer vos choix vers la voiture pour des trajets
où cela ne serait pas nécessaire, au détriment de votre santé et de
l'environnement.

Le Parlement fédéral envisage d'interdire les sacs en plastique. Voilà
une bonne idée qui sera d'autant mieux acceptée par la population si
on lui donne une alternative en faisant une campagne pour promouvoir
l'usage du sac à dos pour les achats. Aussi incroyable que cela puisse
paraître, nous sommes visiblement trop moutonniers pour penser tout
seuls à des choses toutes simples.

Il y a quelques années, Jacques Neirynck avait proposé au Parlement,
en vain, qu'on interdise les bouteilles en plastique. Là encore, la
lutte contre les emballages inutiles ne peut être menée à bien que par
une promotion active des alternatives, en l'occurrence l'eau du
robinet et les fontaines publiques, souvent en nombre insuffisant. Il
est tout à fait lamentable que dans bien des gares il soit impossible,
ailleurs qu'aux toilettes, de boire quelques gorgées d'eau avant de
prendre le train.

13 mai 2012

Plus on gagne, moins on paie!

Il y a des notions peu connues que tout le monde devrait connaître. Ainsi, il est regrettable que la différence entre le taux d'imposition moyen et le taux marginal ne soit pas enseigné dans les écoles, où les mathématiques sont souvent trop éloignées des réalités concrètes. Prenons l'exemple d'une personne domiciliée à La Chaux-de-Fonds dont le revenu imposable est de 40 000 francs. Elle devra payer un impôt, commune et canton compris, de 16% ; c'est le taux moyen. Si son revenu augmente, chaque franc supplémentaire sera imposé à 28% ; c'est le
taux marginal. Ce que le  contribuable doit payer au total représente donc un pourcentage moindre que ce qu'il doit payer sur la partie supérieure de son revenu. Celui-ci est découpé en tranches qui sont chacune imposées à un taux différent : 0% pour les 5000 premiers francs, 4% pour les 5000 francs suivants, etc. Ce taux augmente sans cesse jusqu'à atteindre 36% pour la partie du revenu située entre 150 000 et 180 000 francs, puis - surprise!- redescend à 29% à partir de 180 000 francs. Les augmentations de salaires sont donc moins imposées pour les très très gros revenus que pour les très gros revenus. On peut se demander si la majorité des habitants du canton pense vraiment qu'il s'agit d'un bon système, pour autant qu'on veuille bien le lui expliquer. Il est regrettable que la commission de fiscalité, dans son rapport du 23 mai, se contente de proposer de baisser légèrement ces taux (34% entre 155 000 et 195 000 francs et 28,23% à partir de 195 000 francs). Une remise en question plus approfondie aurait été souhaitable.
N.B. : Pour les habitants d'autres communes, les chiffres peuvent être différents de ceux de la Chaux-de-Fonds, mais le raisonnement sera exactement le même. A tout cela s'ajoute bien sûr l'impôt fédéral direct. Là, il faut être vraiment richissime pour voir le taux marginal baisser. Pour les célibataires, 13,5% entre CHF 134 000.- et CHF 755 000.-, puis 11,5% à partir de CHF 755 000.-; pour les couples mariés, 13,2% entre CHF 145 000.- et 895 000.-, puis 11.5%.

07 mai 2012

Une idée trop audacieuse


« Qui ose critiquer la pensée dominante ? » Tel est le titre d'un article d'Andreas Höffert (le Temps, 7.5.12), qui se lamente à juste titre du manque d'idées des économistes « orthodoxes », qui n'ont rien à proposer pour sortir de la crise. Aveu magnifique de la part d'un économiste en chef de l'UBS ! A première vue, il est vrai, la crise est mystérieuse. Pourquoi l'économie ne fonctionne-t-elle plus alors qu'il n'y a eu ni tsunami, ni guerre, ni épidémie ? En fait, il s'agit d'un simple problème de lubrification. Les échanges sont bloqués parce l'argent, qui est à l'économie ce que l'huile est à un moteur, ne circule plus suffisamment. De nos jours, dans une grande partie du monde, ceux qui contrôlent la richesse font la grève de l'investissement : le peuple des moutons, trop tondu, n'a plus assez de laine et n'est plus un placement rentable. Sans investissements, l'économie ne peut pas redémarrer. Si l'économie ne redémarre pas, les investissements continueront à ne pas être rentables. Voilà un cercle vicieux dont nous ne sommes pas près de sortir. Comment les Etats pourraient-ils à la fois se désendetter et investir, sans chercher le profit, l'argent que la finance ne veut plus investir ? Comment donner à la population le pouvoir d'achat qui permettrait de relancer l'économie ? Cela semble impossible, à moins de mieux redistribuer les richesses. Mais il s'agit visiblement d'une idée bien trop audacieuse pour M.Höffert et les économistes orthodoxes.

23 avril 2012

Tous contre la bureaucratie

Le PLR vient de déposer une initiative dont le texte exige des lois compréhensibles et simples, appliquées de façon efficace par les administration et les tribunaux. Le rêve. L'initiative anti-bureaucratique mérite une majorité soviétique. Espérons que la gauche avancera ses propres idées pour la mettre en oeuvre. Plutôt qu'un taux de TVA unique tel que le veut le PLR, supprimons la TVA sur la nourriture et les livres. Cessons de soumettre l'enseignement, la santé et le social à des tonnes de paperasse et à des procédures de contrôle prévues à l'origine pour l'industrie. Allégeons les contrôles pesant sur les chômeurs. Ne faisons plus subir chaque année des changements de caisses-maladie aux citoyens, aux pharmacies et aux
médecins. Pour mettre fin à l'absurdité de deux systèmes de retraite parallèles, fusionnons AVS et deuxième pilier. Supprimons la taxe Billag et finançons la télévision avec le budget de la Confédération. Introduisons un bulletin de versement unique, par lequel nous pourrions tout verser en une seule fois : impôts locaux et fédéraux, assurance-maladie, AVS, taxe militaire, etc. Un décompte global donnerait une vision d'ensemble permettant aux contribuables de comparer facilement leur situation respective, avec une procédure unique pour contester l'un ou l'autre point de la facture. Supprimons ces effets de seuils qui parfois font perdre des sommes importantes à des gens ayant gagné un franc de trop. N’oublions pas non plus la bureaucratie privée, en interdisant notamment les délais de résiliation scandaleusement longs imposés par les propriétaires de logement et les entreprises de téléphonie.

03 avril 2012

Incarnation et désirs charnels.

Et si Jésus avait été gay ? Tel est le thème amusant d'une exposition
de la galerie C à Neuchâtel (Le Matin, 2 avril). Hypothèse pas
vraiment probable, mais pas impossible non plus. Le Christ ayant eu la
chance de vivre à une époque sans paparazzi, nous ignorons tout de sa
vie intime. Ce sujet n'intéresserait d'ailleurs personne si l'Eglise,
obsédée qu'elle est par la sexualité, n'insistait pour affirmer que le
fils de dieu aurait répugné à s'incarner dans un corps vraiment humain
et à ressentir les mêmes désirs et plaisirs charnels que tout un
chacun. Le débat ayant ainsi été lancé par le Vatican, il est normal
que les artistes s'en emparent. Il n'y a absolument rien d'obscène à
imaginer que le Christ ait pu aimer, avec son corps, des femmes ou des
hommes.

A la gloire d'un compagnon de Pinochet.

Valparaíso, deuxième ville du Chili. Au sommet d'une de ses 45
collines trône le Musée naval et maritime. A l'entrée, une inscription
nous fait savoir que nous ne sommes pas là pour rêver aux vastes
espaces de l'océan, comme nous nous l'imaginions peut-être naïvement:
"Tu entres dans l'enceinte qui garde les reliques de ceux qui, par
leurs faits héroïques dans la guerre, et par leur conduite sage et
honorable dans la paix, ont rendu grand et respecté le nom de notre
marine". Une partie importante du musée glorifie les héros de la
Guerre du Pacifique (1879-1883) qui permit au Chili d'étendre son
territoire vers le nord sur près de 600km, s'appropriant ainsi de
lucratifs gisements de nitrates. Rien n'est prévu pour ménager les
sentiments des pays amputés par l'expansionnisme chilien, la Bolivie
et le Pérou.
Malgré cette atmosphère nationaliste et militariste, le visiteur
s’étonne néanmoins, au deuxième étage, de se retrouver dans une salle
dédiée à la mémoire de l'Amiral José Toribio Merino (1915-1996), un
des principaux instigateurs du coup d'Etat militaire du 11 septembre
1973 et un des quatre membres d'une junte militaire qui assassina des
milliers de personnes. Son portrait grandeur nature domine la salle et
on peut admirer la décoration reçue pour sa participation au coup
d'Etat. Ce fut lui en effet qui entraîna dans l'aventure le futur chef
de la junte, le tristement célèbre Augusto Pinochet (1915-2006). Dans
une missive du 9 septembre Merino prévint "Augusto" de l'imminence du
coup: "Sur ma parole d'honneur, le jour J sera le 11 et l'heure H sera
6h". "Si tu ne mets pas toute la force de Santiago dès le début, nous
ne vivrons pas pour voir le futur".
Le musée présente la proclamation faite le 11 septembre par Merino:
"Ceci n'est pas un coup d'Etat, car c'est un type de schéma qui ne
correspond pas à notre manière d'être et répugne à notre conscience
légaliste et notre profonde conviction civique. Nous poursuivons
uniquement le rétablissement d'un Etat de droit conforme aux
aspirations de tous les Chiliens...". Pas un mot sur l'absence
d'élections pendant les 17 années suivantes. "Formés à une école de
civisme, de respect pour la personne humaine, de vie en commun, de
justice et de patriotisme, nous ne poursuivons pas de finalité autre
que le bonheur de tous les Chiliens, quelle que soit leur condition,
afin qu'ils puissent vivre dans la paix et la tranquilité, sans
crainte du lendemain pour eux-mêmes ou leurs enfants." Pas un mot sur
les tortures.
Le sentimentalisme n'est pas pour autant absent de la salle. On peut
admirer les armoiries de la famille Merino, les photos de José Toribio
Merino enfant et de sa maison natale, ainsi que de son mariage, sans
oublier la douille tirée par l'escadre nationale lors de son accession
au grade de vice-amiral et une photo en compagnie de Jean-Paul II.
Sont également exposés quelques bibelots, cadeaux reçus par Merino de
la part du roi Juan Carlos d'Espagne, du vice-amiral Edwards de la
Britsh Royal Navy et du commandant en chef des forces d'opération de
la marine américaine. L'industrie minière a également offert un petit
souvenir à l'amiral, ce qui était la moindre des choses. Rappelons en
effet que la junte de Pinochet restitua aux industriels les mines
nationalisées par le président socialiste Salvador Allende
(1908-1973), celui-là même qui fut renversé par le coup d'Etat.
On peut également voir une statue en bronze de José Merino devant le
musée et en 1997 la marine chilienne a baptisé un de ses nouveaux
navires "Almirante Merino". Autant de preuves, s'il en fallait encore,
que la junte de Pinochet, 22 ans après de retour à la démocratie,
compte encore de nombreux partisans.