Ce blog rassemble pour l'essentiel mes textes parus dans la presse suisse romande, notamment dans l'Impartial/l'Express, Gauchebdo, le Courrier, Domaine public et le Temps.
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17 mai 2016

De la difficulté d'être grand patron


Entre autres compétences pointues, un chef d'entreprise devrait connaître de manière approfondie l'organisation qu'il dirige, ce qui ne peut être acquis qu'au prix de longues années d'expérience à l'interne. Il est donc un peu surréaliste qu'il existe une sorte de “marché des transferts” des PDG (ou des CEO comme on dit en anglais). Comment une personne extérieure peut-elle être nommée à la tête d'une grande compagnie et en définir les orientations stratégiques après quelques mois ? A moins, bien sûr, qu'elle ne se contente de reprendre les idées de ses conseillers, comme le faisaient jadis ces rois qui héritaient de pays dont ils ne savaient même pas la langue. Mais on voit alors très mal ce qui justifierait les hyper-salaires de nos oligarques, auxquels il faut chercher d'autres explications. Renvois d’ascenseurs entre copains ? Superstition du prix, semblable à certaines œuvres d'art moderne que personne ne comprend ni n'apprécie authentiquement mais qu'on a peur de critiquer parce qu'elles coûtent cher ?
La quasi totalité de la classe politique s'oppose à l'initiative “Pro service publique” au motif que les entreprises publiques ne trouveraient pas de dirigeants compétents d'accord de travailler pour un demi-million par année. Pourtant, si ces gens détestent leur boulot à ce point-là, si leur existence est tellement vide qu'un demi-million annuel ne suffise pas à leur bonheur, on a peine à croire qu'il puissent être efficaces et il est sans doute mieux qu'ils aillent se faire surpayer ailleurs.

06 janvier 2013

L'allocation universelle contre Pénélope

L'allocation universelle, cette charmante utopie visant à libérer l'être humain de l'obligation de travailler, suppose une redistribution des revenus à large échelle qui n'a aucune chance d'être acceptée par le peuple. Mais imaginons un instant que les tranquilles Suisses soient un jour pris d'audace et acceptent un tel principe. Après tout, des projets jugés autrefois utopiques, comme les congés payés ou l'assurance-vieillesse, ont fini par devenir des institutions centrales de notre société.
Un petit écueil « inattendu » surgirait peut-être: il se pourrait que ces mêmes Suisses ne veuillent plus travailler. Si le chômage n'était plus synonyme de honte, exclusion et pauvreté, qui voudrait encore des emplois les plus ennuyeux, dangereux, malsains et usants ? Le problème du chômage serait donc remplacé par son inverse. Nous serions angoissés par chaque création d'emploi : « Mauvaise nouvelle, nous diraient les journalistes, cette année le travail a augmenté de 2 % ».
Notre société ne sait pas vraiment si elle considère le travail comme un bien ou un mal. D'un côté, le travail est le sens même de l'existence. Un être humain vaut par ce qu'il fait et celui qui ne produit rien passe à côté de sa vie. Si le travail n'existait pas, il faudrait l'inventer pour que nous ne sombrions pas dans la dépression et l'alcoolisme. Il vaut mieux accomplir une tâche complètement inutile que de « rien foutre ». Le travail est également le symbole même de l'appartenance à la collectivité : ne pas participer à l'effort commun, c'est être mauvais citoyen.
D'un autre côté, le travail est tellement désagréable qu'on doit payer les gens pour qu'ils le fassent. Même ceux qui affirment qu'il est indispensable de travailler pour ne pas s'ennuyer savent tout à fait comment s'occuper lorsqu'ils arrivent à l'âge de la retraite. Être favorable à l'allocation universelle revient à affirmer que le travail contraint par des nécessités économiques est un mal pour l'être humain, qu'il faut limiter au maximum, parce qu'il y a mieux à faire que perdre sa vie à la gagner.
Dans un telle perspective, les priorités économiques seraient totalement inversées. Il faudrait cesser de craindre que les ouvriers soient remplacés par des machines, mais au contraire accueillir une telle évolution comme une bénédiction. Les publicités inciteraient les gens à réfléchir avant d'acheter, à porter des vêtements de seconde main, à boire de l'eau du robinet, à se déplacer à pied ou à vélo. Les appareils électroniques devraient être garantis pour au moins dix ans. La paperasse inutile serait enfin bannie.
Notre système économique actuel s'inspire de Pénélope, cette femme de la mythologie grecque qui détruisait la nuit ce qu'elle avait fabriqué le jour. Si l'allocation universelle était un jour adoptée, nous serions peut-être obligés de mettre en place une économie efficace au vrai sens du terme où le moyen – le travail – serait au service de la fin – l'être humain.

01 septembre 2012

L'impôt sur la valeur locative est-il vraiment injuste?

Mme A, propriétaire à 100% de son logement, gagne 3000 francs, sans loyer à payer. Sa collègue Mme B paie CHF 1000.- de loyer, pour un logement identique à celui de Mme A, mais gagne 4000 francs car elle fait des heures sup'. Mme A et Mme B ont donc exactement le même niveau de vie. Elles paient le même impôt, car l'Etat considère correctement que Mme A jouit d'un revenu en nature de CHF.- 1000.-, un revenu de pierre bien solide, qui n'a rien de “fictif”. Mme A pourrait d'ailleurs le transformer en revenu monétaire à tout instant, simplement en prenant un locataire.
Il est ahurissant que la majorité de la classe politique, y compris des socialistes égarés, puisse considérer que Mme A, la propriétaire, soit victime d'une injustice. Si quelqu'un mérite une baisse d'impôts, c'est plutôt Mme B, la locataire, qui doit travailler plus que Mme A pour le même niveau de vie.
Certes, Mme A a dû travailler pour acheter son logement. Il n'en demeure pas moins qu'elle bénéficie d'un supplément de revenu, car elle jouit de son logement sans que sa valeur ne diminue. Elle gagne donc de l'argent grâce à sa fortune, au même titre que si elle l'avait investi en bourse. Il est juste que ce supplément soit imposé.
Les notions de mérite et d'enrichissement par le travail sont centrales dans notre société. Pourtant, la majorité semble estimer que l'argent gagné avec de l'argent doit être moins imposé que l'argent gagné en travaillant. C'est à se demander si les historiens du futur y comprendront quelque chose.

Deux trajets pour le prix d'un

Toutes les dépenses sont désagréables, mais certaines sont parfois incontournables. Ainsi, il est idiot de repousser une visite chez le dentiste pour faire des économies. De même, dans notre pays où on se déplace de plus en plus, il faut investir dans les transports publics. Même les automobilistes les plus accros, incapables de marcher cinq minutes (pour de bonnes ou de mauvaises raisons), ont tout intérêt à ce qu'on transfère une partie du trafic vers le rail. La Vue-des-Alpes est déjà saturée. En 2022, date prévue pour la mise en service, le Transrun sera devenu urgent pour accueillir au moins une partie des automobilistes en trop. On devra aussi augmenter les cadences sur les autres lignes. Or, le Transrun, qui entrera à Neuchâtel par le côté est, laissera de la place à l'ouest, dans le fameux goulet de Vauseyon, pour d'avantage de trains en direction de Fleurier ou Lausanne.
De sympathiques amateurs proposent des alternatives au Transrun. Ils ne rendent pas compte que les CFF ne creusent pas des tunnels au hasard, mais en fonction de l'ensemble du réseau suisse, en établissant les horaires des années à l'avance pour 75 000 trains par jour.
En réduisant de moitié la distance entre Neuch et la Tchaux, on usera deux fois moins les locomotives et les wagons et on payera deux fois moins longtemps le personnel. On pourra donc faire deux trajets pour le prix d'un, même si on ne sait pas encore si l'argent ainsi économisé sera utilisé pour faire baisser le prix du billet, pour financer les lignes de bus pour les villages ou simplement pour améliorer le budget de l'Etat et compenser une partie des frais de percement du tunnel.

10 novembre 2011

La droite Pinocchio contre le salaire minimum

La droite a décidé d'attaquer... par la gauche. Voilà ce qui se passe en ce moment dans les cantons de Genève et Neuchâtel, qui voteront simultanément, le 27 novembre, sur un salaire minimum cantonal.


A Genève, l'affiche du Mouvement Citoyen Genevois (MCG) affirme: «NON au SMIC à la française qui va faire baisser tous les salaires». L'initiative est également combattue par un, excusez du peu, «Comité contre la baisse des salaires».

A Neuchâtel, les électeurs ont découvert dans leur boîte aux lettres un tract au titre des plus étonnants: «Salaire minimum fixé par l'Etat à 2'500 francs? Non merci, c'est indécent!» Dans ce brûlot «ultra-gauchiste» de la CNCI (Chambre neuchâteloise du commerce et de l’industrie) et de l’UNAM (Union cantonale neuchâteloise des arts et métiers), on lit aussi que le salaire minimum entraîne «une baisse généralisée des salaires». On se demande bien par quelle mystérieuse contagion l'ensemble des rémunérations devrait être tiré vers le bas. Certes, le tract nous apprend qu’en France, lors de l'introduction du SMIC il y a plus de 30 ans, «environ 10% des travailleurs étaient payés à ce niveau-là. Ils sont actuellement plus de 16%.» Pourtant, aucune loi n'empêche les patrons français d'augmenter ces salaires. En revanche, s'ils avaient le droit de les diminuer, on peut supposer que certains utiliseraient cette possibilité. Les pourfendeurs du SMIC se focalisent sur l'exemple français et ne font jamais référence à l'Allemagne, où l'absence de salaire minimum a ouvert la porte aux pires excès, au point que même la très conservatrice CDU d'Angela Merkel est en passe d'introduire un salaire minimum qui devrait se situer autour de 8 euros de l'heure. Dans Le Temps du 31 octobre, on lit que «cinq millions de salariés touchent des salaires dérisoires. Les cas de coiffeuses payées deux euros de l’heure ou de femmes de chambre gagnant un euro par chambre nettoyée dans les hôtels ont défrayé la chronique ces derniers temps, provoquant la colère de l’opinion.» Il serait curieux de savoir ce que la droite à Neuchâtel et à Genève pense d'Angela Merkel. La suspectent-ils, par le plus terrible des machiavélismes, de vouloir introduire le salaire minimum afin de faire baisser les salaires allemands, faisant ainsi de son pays un compétiteur encore plus redoutable pour l'Europe du Sud?

Raphaël Comte bientôt syndicaliste?

Sidéré par une pareille mauvaise foi, nous avons demandé à quelques personnalités de la droite si elles cautionnaient le tract invraisemblable des patrons neuchâtelois. Seuls le conseiller d’Etat Thierry Grosjean et le président de la Ville de Neuchâtel Alain Ribaux ont eu l'intelligence de prendre leurs distances, en affirmant toutefois, sans beaucoup d'arguments, que la propagande de la gauche ne valait pas mieux que celle de la droite. Des réponses d’autres élus, ainsi que de l'analyse des débats au Grand Conseil, il faut tirer la conclusion que la droite neuchâteloise, dans son écrasante majorité, prétend réellement croire à l'abracadabrantesque théorie selon laquelle le salaire minimum représenterait un danger pour le niveau de rémunération des travailleurs. A moins que tous ces gens soient victimes d'une hallucination collective, il faut en déduire qu'il s'agit d'une stratégie délibérément mensongère. Quant au conseiller aux Etats libéral-radical Raphaël Comte, il reconnaît que la situation des travailleurs non couverts par les conventions collectives peut poser problème. Toutefois, il estime que le salaire minimum n'est pas la solution et préconise une meilleure organisation des partenaires sociaux afin que tous les secteurs puissent être conventionnés. On doit donc conseiller vivement aux syndicats de l'engager, lui qui affirme clairement que tout le monde doit bénéficier d'un salaire décent. Peut-être parviendra-t-il à faire augmenter le taux de syndicalisation...

Une négligence bénigne de solidaritéS et de la gauche

Malgré toute la monstruosité du tract patronal, on peut malgré tout, sur un point, lui donner partiellement raison. Il renvoie à un arrêt du Tribunal fédéral selon lequel «le salaire minimum devrait se situer à un niveau relativement bas, proche du revenu minimal résultant des systèmes d'assurance ou d'assistance sociale, sous peine de sortir du cadre de la "politique sociale" pour entrer dans celui de la "politique économique" et, donc, d'être contraire à la liberté économique». Or, la documentation de solidaritéS ne fait pas mention de cet arrêt du Tribunal fédéral, qui annulait l’invalidation par le Grand Conseil genevois de l’initiative pour un salaire minimum déposée dans ce canton par solidaritéS, justement. Bien entendu, les militants de solidaritéS veulent vraiment un salaire minimum à 4’000 francs et leur recommandation de vote va vraiment dans ce sens. Ils ne disent donc pas l'exact inverse de ce qu'ils pensent et leur négligence bénigne n'est pas du tout à mettre sur le même plan que l'hypocrisie patronale. Malgré tout, si la gauche veut vraiment améliorer le niveau de culture politique, il convient de dire toute la vérité aux citoyens, sans faire miroiter des promesses qui ne peuvent être tenues.