A lire aussi sur le site de Domaine public
Les milieux suisses opposés à l’avortement, ayant renoncé à convaincre les citoyens sur le fond de la question, se replient sur des arguments bassement financiers. Ils ont déposé le 4 juillet 2011 une initiative populaire fédérale visant à supprimer le remboursement de l’interruption de grossesse par l’assurance de base. Ils espèrent ainsi pouvoir interdire aux femmes pauvres ce qu’ils ne peuvent interdire à toutes les femmes.
Bien que les sommes en question soient dérisoires, le débat est malheureusement lancé. A ce sujet, il est intéressant de prendre connaissance des travaux des économistes américains Steven Levitt et Stephen Dubner: ils se sont interrogés sur la baisse de la criminalité constatée aux Etats-Unis dès le début des années 1990, que personne n’avait prévue. Après avoir constaté que nombre d’explications courantes – plus grande sévérité des peines, meilleure efficacité policière – ne sont pas confirmées statistiquement, ils arrivent à la conclusion surprenante que la cause principale du phénomène remonte à … 1973, lorsque l’avortement devint légal dans l’ensemble des États-Unis.
Il semble bien qu’un enfant non désiré, que sa mère aurait préféré ne pas mettre au monde, a une probabilité particulièrement forte de devenir criminel. Lorsque l’avortement fut légalisé, on constata que les enfants non nés auraient eu 50% de chances de plus que la moyenne d’être pauvres et 60% de chances de plus que la moyenne de grandir dans une famille monoparentale, deux facteurs qui doublent le risque de devenir criminel, au même titre que le fait d’avoir pour mère une adolescente. Il n’est donc pas si étonnant que la criminalité ait commencé à baisser une vingtaine d’années après la légalisation de l’avortement.
Une analyse plus fine apporte confirmation: dans les cinq États qui ont légalisé l’avortement avant 1973, soit New York, la Californie, l’Etat de Washington, Hawaï et l’Alaska, la criminalité a baissé plus tôt que dans le reste du pays. D’autre part, les États ayant connu le plus fort taux d’avortement au cours des années 70 sont ceux où la criminalité a le plus baissé au cours des années 90. Des études effectuées en Australie et au Canada sont arrivées à des conclusions semblables.
En Suisse aussi, les femmes qui font le choix douloureux de renoncer à leur enfant sont celles qui auraient le plus de peine à l’éduquer dans de bonnes conditions. Par-dessus le marché, le non-remboursement de l’interruption de grossesse pénaliserait en priorité les plus démunies d’entre elles. Les enfants nés dans de telles conditions difficiles courraient donc un risque de mal tourner largement supérieur à la moyenne en plus des autres difficultés sociales liées à une naissance non forcément désirée et planifiée.
Autant dire que les soi-disant économies mises en avant par les opposants à l’avortement entraîneraient probablement des dépenses supplémentaires.
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Source: Steven D. Levitt et Stephen Dubner, Freakonomics, Folio actuel 2006, «Où sont passés les criminels?», pp. 172-216.
Ce blog rassemble pour l'essentiel mes textes parus dans la presse suisse romande, notamment dans l'Impartial/l'Express, Gauchebdo, le Courrier, Domaine public et le Temps.
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25 novembre 2011
31 octobre 2007
Cancer du sein : la politique du provisoire
Neuchâtel rattrape les autres cantons romands en traînant les pieds. Mais pour combien de temps ?
Une femme sur 10 développera un cancer du sein au cours de sa vie. Environ 1400 Suissesses, dont 45 à 50 Neuchâteloises, en meurent chaque année. Il n’est pas à donc pas à l’honneur du canton de Neuchâtel d’être le dernier de Romandie, avec 14 ans de retard sur le canton de Vaud, à mettre sur pied un programme de dépistage par mammographie.
Un humanisme rentable
Rappelons qu’à la suite d’une motion déposée par le médecin popiste Marcelo Droguett et acceptée sans opposition par le Grand Conseil, le Conseil d’Etat (de droite) publiait en 2004 un rapport demandant un crédit de 1,4 millions pour financer un programme sur 5 ans. On lit notamment que même Santésuisse est favorable au dépistage par mammographie car « un seul traitement chimiothérapique lourd coûte plusieurs dizaines de milliers de francs en une année ». Le Conseil d’Etat nous dit aussi qu’« il s'agit également de prendre en compte les conséquences économiques des absences sur les lieux de travail des femmes atteintes d'un cancer ».
Un court-termisme pathologique
Coup de tonnerre en août 2005. Par une invraisemblable volte-face et en violation totale de l’esprit de la démocratie, le Conseil d’Etat « de gauche », fraîchement élu, décidait soudainement de retirer le rapport juste avant le débat prévu au Grand Conseil, sans même prévenir les députés de sa propre majorité. Voilà qui est symptomatique de la dégénérescence qui a atteint le débat politique dans le canton de Neuchâtel depuis l’adoption en juin 2005 des instruments dits de « maîtrise des finances », qui condamnent le canton à un court-termisme pathologique.
Une protestation louable
Tentant de faire croire que la décision de comptables myopes prise par le Conseil d’Etat relevait d’une véritable vision, M.Debély osait parler d’une « volonté de lutter contre le cancer du sein », mais affirmait vouloir inscrire cette lutte dans un « véritable programme cantonal de promotion de la santé », évoquant pêle-mêle l’obésité, le tabagisme et le sport, « l’objectif étant de garantir et d’améliorer la qualité de vie ». En évoquant ce « programme cantonal », cache-sexe de circonstance destiné à masquer la vacuité des ses arguments, le Conseil d’Etat était d’autant moins crédible qu’il n’expliquait à aucun moment pourquoi il renonçait soudain à l’objectif à long terme mentionné dans le rapport, soit « un programme unique de dépistage romand ». On ne peut que féliciter Marcelo Droguett d’avoir alors quitté la salle en signe de protestation.
Nouveau coup de théâtre quelques jours plus tard, la Banque cantonale neuchâteloise (BCN) annonçant qu’elle faisait don au Canton des 1,4 millions manquant. Un an et demi plus tard, après de dures négociations avec Santésuisse concernant le coût des mammographies, le programme va enfin démarrer et toutes les Neuchâteloises âgées entre 50 et 70 ans seront progressivement invitées à des mammographie gratuites.
Une récupération choquante
S’il est heureux que Neuchâtel rattrape ainsi son retard, il est malgré tout déplorable qu’une motion lancée par un député du POP soit récupérée pour diffuser dans le grand public l’idée profondément antidémocratique selon laquelle les banques seraient plus généreuses et humaines que l’Etat. On peut se demander en effet quelle proportion de la population différencie une institution d’intérêt public comme la BCN d’une vulgaire entreprise privée comme l’UBS. Il est également assez saumâtre qu’il revienne à Roland Debély de lancer la campagne de prévention et qu’il se fasse photographier par la presse locale en train d’affirmer que «mieux vaut prévenir que guérir».
De plus, rien n’est acquis définitivement, le financement des mammographies n’étant garanti que pour 4 ans par le don de la BCN. On se réjouit à l’avance d’entendre le discours que nos autorités nous serviront à cette échéance.
Une femme sur 10 développera un cancer du sein au cours de sa vie. Environ 1400 Suissesses, dont 45 à 50 Neuchâteloises, en meurent chaque année. Il n’est pas à donc pas à l’honneur du canton de Neuchâtel d’être le dernier de Romandie, avec 14 ans de retard sur le canton de Vaud, à mettre sur pied un programme de dépistage par mammographie.
Un humanisme rentable
Rappelons qu’à la suite d’une motion déposée par le médecin popiste Marcelo Droguett et acceptée sans opposition par le Grand Conseil, le Conseil d’Etat (de droite) publiait en 2004 un rapport demandant un crédit de 1,4 millions pour financer un programme sur 5 ans. On lit notamment que même Santésuisse est favorable au dépistage par mammographie car « un seul traitement chimiothérapique lourd coûte plusieurs dizaines de milliers de francs en une année ». Le Conseil d’Etat nous dit aussi qu’« il s'agit également de prendre en compte les conséquences économiques des absences sur les lieux de travail des femmes atteintes d'un cancer ».
Un court-termisme pathologique
Coup de tonnerre en août 2005. Par une invraisemblable volte-face et en violation totale de l’esprit de la démocratie, le Conseil d’Etat « de gauche », fraîchement élu, décidait soudainement de retirer le rapport juste avant le débat prévu au Grand Conseil, sans même prévenir les députés de sa propre majorité. Voilà qui est symptomatique de la dégénérescence qui a atteint le débat politique dans le canton de Neuchâtel depuis l’adoption en juin 2005 des instruments dits de « maîtrise des finances », qui condamnent le canton à un court-termisme pathologique.
Une protestation louable
Tentant de faire croire que la décision de comptables myopes prise par le Conseil d’Etat relevait d’une véritable vision, M.Debély osait parler d’une « volonté de lutter contre le cancer du sein », mais affirmait vouloir inscrire cette lutte dans un « véritable programme cantonal de promotion de la santé », évoquant pêle-mêle l’obésité, le tabagisme et le sport, « l’objectif étant de garantir et d’améliorer la qualité de vie ». En évoquant ce « programme cantonal », cache-sexe de circonstance destiné à masquer la vacuité des ses arguments, le Conseil d’Etat était d’autant moins crédible qu’il n’expliquait à aucun moment pourquoi il renonçait soudain à l’objectif à long terme mentionné dans le rapport, soit « un programme unique de dépistage romand ». On ne peut que féliciter Marcelo Droguett d’avoir alors quitté la salle en signe de protestation.
Nouveau coup de théâtre quelques jours plus tard, la Banque cantonale neuchâteloise (BCN) annonçant qu’elle faisait don au Canton des 1,4 millions manquant. Un an et demi plus tard, après de dures négociations avec Santésuisse concernant le coût des mammographies, le programme va enfin démarrer et toutes les Neuchâteloises âgées entre 50 et 70 ans seront progressivement invitées à des mammographie gratuites.
Une récupération choquante
S’il est heureux que Neuchâtel rattrape ainsi son retard, il est malgré tout déplorable qu’une motion lancée par un député du POP soit récupérée pour diffuser dans le grand public l’idée profondément antidémocratique selon laquelle les banques seraient plus généreuses et humaines que l’Etat. On peut se demander en effet quelle proportion de la population différencie une institution d’intérêt public comme la BCN d’une vulgaire entreprise privée comme l’UBS. Il est également assez saumâtre qu’il revienne à Roland Debély de lancer la campagne de prévention et qu’il se fasse photographier par la presse locale en train d’affirmer que «mieux vaut prévenir que guérir».
De plus, rien n’est acquis définitivement, le financement des mammographies n’étant garanti que pour 4 ans par le don de la BCN. On se réjouit à l’avance d’entendre le discours que nos autorités nous serviront à cette échéance.
10 octobre 2007
Sans-contrats de tous les pays, unissez-vous !
Le chômage est un phénomène que beaucoup de gens ne comprennent pas bien : pourquoi y-a-t-il des gens qui ne travaillent pas alors qu’il y aurait tant de choses à faire ? La réponse est simple : parce qu’il n’y a pas assez d’argent pour les payer. Ayant compris cela aussi bien que nous, nos autorités ont depuis longtemps eu l’idée de faire travailler les chômeurs à prix réduit. Cette histoire étant insuffisamment étudiée, nous passons peut-être tous les jours sans le savoir sur des routes bâties par les « chômeurs » des années trente, dont rien ne rappelle la mémoire. Aujourd’hui encore, certaines administrations seraient bien embêtées si elles ne pouvaient plus compter sur les « chômeurs ».
Il est d’ailleurs un peu dérangeant qu’on continue de parler de « chômeurs » pour désigner ces travailleurs. Je propose donc de désigner par « sans-contrats » les travailleurs qui ne bénéficient pas d’un contrat de travail reconnu en tant que tel, même si en général on leur fait signer des « contrats d’insertion ». En règle générale, le travail du sans-contrat est considéré à priori comme dénué de toute valeur et l’argent qu’il reçoit est n’est pas considéré comme un salaire. Même s’il a accompli un travail extraordinaire, un sans-contrat au bénéfice de l’assurance-chômage n’est pas sûr de recevoir de l’argent à la fin du mois, car il faut en outre qu’il prouve qu’il a cherché un autre travail et n’a refusé aucun « emploi convenable ».
A défaut de pouvoir obtenir qu’on accorde un contrat de travail à tous les travailleurs, la gauche se doit de revendiquer un minimum de dignité pour les sans-contrats.
Premièrement, nul ne devrait être obligé à accepter un emploi sans contrat de travail. Il importe donc que la gauche s’oppose à tout projet allant dans ce sens, comme par exemple actuellement dans le canton de Neuchâtel où le Conseil d’Etat prévoit d’imposer du travail sans contrat à tous les bénéficiaires de l’aide sociale de moins de trente ans. Soit dit en passant, même d’un point de vue de droite, si vraiment on souhaite que plus de bénéficiaires de l’aide sociale travaillent à prix réduit pour la collectivité, il paraît plus efficace de les motiver en les traitant avec plus de dignité plutôt que de les contraindre.
Deuxièmement, toute personne qui travaille devrait être dispensée de justifier de recherches d’emplois, ainsi que de convocations régulières à des entretiens qui servent principalement à lui rappeler que ce qu’elle fait n’est pas du « vrai travail ». Nous connaissons le cas d’une personne en contrat d’insertion qui était convoquée à des entretiens que son assistante sociale fixait volontairement en dehors de ses heures de travail. Qui donc apprécierait de devoir rendre visite à son patron pendant ses jours de congé ? Le principe de la surveillance des chômeurs est discutable en lui-même, car il tend à mettre la responsabilité du chômage sur ceux qui en sont victimes. Mais dans le cas de personnes qui travaillent à prix réduit pour la collectivité, cela relève de l’acharnement.
Troisièmement, il faudrait cesser de diviser les sans-contrats en sous-travailleurs (personnes au bénéfice de l’assurance-chômage), en sous-sous-travailleurs (personnes aux mesures de crises) et en sous-sous-sous-travailleurs (personnes à l’aide sociale). Certes, ces catégories ont leur utilité pour l’administration. Par exemple, un bénéficiaire de l’aide sociale qui a obtenu un droit aux mesures de crises après avoir rempli un certain nombre de conditions pourra être considéré comme « réinséré », ce qui permettra de publier des statistiques flatteuses. Mais en réalité, ces catégories de fous sont tout juste bonnes à rendre les gens alcooliques. Passer d’un pseudo-emploi à un autre n’a rien à voir avec de l’insertion professionnelle et il est plutôt désagréable d’être considéré comme une patate chaude que les différents services cherchent à se refiler autant qu’ils peuvent.
Sans nul doute, on nous rétorquera que certains sans-contrats sont incapables de fournir un travail satisfaisant et qu’il n’est donc pas correct d’affirmer que la collectivité les exploite. Mais si c’est le cas, cela veut dire que ces personnes ne pourront de toutes manières pas retrouver d’emploi, du moins dans un avenir proche. Cela veut aussi dire, très souvent, qu’elles ont eu un parcours difficile et ont une piètre estime d’elles-mêmes. Nous voyons là des raisons supplémentaires de ne pas les rabaisser par des contrôles inutiles, de ne pas considérer à priori leur travail comme dénué de toute valeur et ne pas les surveiller comme des parasites.
Il est d’ailleurs un peu dérangeant qu’on continue de parler de « chômeurs » pour désigner ces travailleurs. Je propose donc de désigner par « sans-contrats » les travailleurs qui ne bénéficient pas d’un contrat de travail reconnu en tant que tel, même si en général on leur fait signer des « contrats d’insertion ». En règle générale, le travail du sans-contrat est considéré à priori comme dénué de toute valeur et l’argent qu’il reçoit est n’est pas considéré comme un salaire. Même s’il a accompli un travail extraordinaire, un sans-contrat au bénéfice de l’assurance-chômage n’est pas sûr de recevoir de l’argent à la fin du mois, car il faut en outre qu’il prouve qu’il a cherché un autre travail et n’a refusé aucun « emploi convenable ».
A défaut de pouvoir obtenir qu’on accorde un contrat de travail à tous les travailleurs, la gauche se doit de revendiquer un minimum de dignité pour les sans-contrats.
Premièrement, nul ne devrait être obligé à accepter un emploi sans contrat de travail. Il importe donc que la gauche s’oppose à tout projet allant dans ce sens, comme par exemple actuellement dans le canton de Neuchâtel où le Conseil d’Etat prévoit d’imposer du travail sans contrat à tous les bénéficiaires de l’aide sociale de moins de trente ans. Soit dit en passant, même d’un point de vue de droite, si vraiment on souhaite que plus de bénéficiaires de l’aide sociale travaillent à prix réduit pour la collectivité, il paraît plus efficace de les motiver en les traitant avec plus de dignité plutôt que de les contraindre.
Deuxièmement, toute personne qui travaille devrait être dispensée de justifier de recherches d’emplois, ainsi que de convocations régulières à des entretiens qui servent principalement à lui rappeler que ce qu’elle fait n’est pas du « vrai travail ». Nous connaissons le cas d’une personne en contrat d’insertion qui était convoquée à des entretiens que son assistante sociale fixait volontairement en dehors de ses heures de travail. Qui donc apprécierait de devoir rendre visite à son patron pendant ses jours de congé ? Le principe de la surveillance des chômeurs est discutable en lui-même, car il tend à mettre la responsabilité du chômage sur ceux qui en sont victimes. Mais dans le cas de personnes qui travaillent à prix réduit pour la collectivité, cela relève de l’acharnement.
Troisièmement, il faudrait cesser de diviser les sans-contrats en sous-travailleurs (personnes au bénéfice de l’assurance-chômage), en sous-sous-travailleurs (personnes aux mesures de crises) et en sous-sous-sous-travailleurs (personnes à l’aide sociale). Certes, ces catégories ont leur utilité pour l’administration. Par exemple, un bénéficiaire de l’aide sociale qui a obtenu un droit aux mesures de crises après avoir rempli un certain nombre de conditions pourra être considéré comme « réinséré », ce qui permettra de publier des statistiques flatteuses. Mais en réalité, ces catégories de fous sont tout juste bonnes à rendre les gens alcooliques. Passer d’un pseudo-emploi à un autre n’a rien à voir avec de l’insertion professionnelle et il est plutôt désagréable d’être considéré comme une patate chaude que les différents services cherchent à se refiler autant qu’ils peuvent.
Sans nul doute, on nous rétorquera que certains sans-contrats sont incapables de fournir un travail satisfaisant et qu’il n’est donc pas correct d’affirmer que la collectivité les exploite. Mais si c’est le cas, cela veut dire que ces personnes ne pourront de toutes manières pas retrouver d’emploi, du moins dans un avenir proche. Cela veut aussi dire, très souvent, qu’elles ont eu un parcours difficile et ont une piètre estime d’elles-mêmes. Nous voyons là des raisons supplémentaires de ne pas les rabaisser par des contrôles inutiles, de ne pas considérer à priori leur travail comme dénué de toute valeur et ne pas les surveiller comme des parasites.
08 avril 2007
Lutter contre la maladie, pas contre les malades.
Avec la 5ème révision de l’AI, la droite poursuit l’inquiétante expansion de l’Etat paternaliste.
Tout le monde pourrait devenir un jour rentier AI. Ils sont actuellement pas loin de 300 000 en Suisse, plus que la population de bien des cantons, et reçoivent au total des rentes à hauteur de 6,4 milliards par année. La Confédération veut leur retirer un milliard. En effet, il est non seulement prévu de consacrer un demi-milliard à « la détection précoce », pièce maîtresse de la 5ème révision qui passera en votation le 17 juin prochain, mais on veut, par-dessus le marché, faire économiser un autre demi-milliard à l’AI. C’est d’ailleurs déjà en bonne voie, puisque le nombre de nouvelles rentes accordées a déjà diminué de 30% au cours des deux dernières années.
Une pieuvre sans tête
Ce n’est pas seulement la situation financière de la population concernée qui sera péjorée, mais aussi celle des cantons et les communes, par le biais de l’aide sociale et d’une diminution des rentrées fiscales. Toutefois, personne ne sait dans quelles proportions, le Conseil fédéral ayant benoitement admis en septembre 2006, en réponse à une interpellation du socialiste chaux-de-fonnier Didier Berberat, qu’« il n'est actuellement pas possible d'établir un relevé statistique des conséquences des modifications de l'assurance-chômage et de l'assurance-invalidité pour l'aide sociale ». On retrouve à l’œuvre la logique de la pieuvre sans tête, où on fait travailler chaque tentacule de l’Etat pour son propre compte, sans se soucier des intérêts globaux de l’animal.
Une épidémie de dépressions
De plus en plus de personnes ne s’intègrent ou se réintègrent jamais sur le marché du travail. Les cas de rentes AI pour motifs psychiques on littéralement explosé, en particulier dans les classes d’âge les plus jeunes, et représentent maintenant 40% du total des rentes. Alors qu’en 1996, 1% de la population active bénéficiait d’une rente pour cause de maladie psychique, ce chiffre dépassait 2% dix ans plus tard. Augmentation qui s’explique principalement par un marché du travail de plus en plus dur, quoi qu’en dise Yves Rossier, directeur de l’Office fédéral des assurances sociales, qui ose affirmer qu’« il n’y a pas de lien entre un marché du travail difficile et l’augmentation des rentes AI ».
Une chasse aux sorcières
Imaginez qu’on vous impose des objectifs inatteignables et contradictoires et des rythmes de travail excessifs, en dénigrant systématiquement tout ce que vous faites. Imaginez que, comme beaucoup de gens dans une telle situation, vous perdiez toute motivation et confiance en vous, au point de ne plus être capable de faire quoi que ce soit. Faire les courses ou aller boire un verre devient aussi difficile que l’ascension de l’Everest. Quant à retrouver un emploi, vous n’y songez même plus…
C’est vous que veut « aider » la 5ème révision de l’AI. Sa pièce maîtresse, la « détection précoce », enjoint n’importe qui ou presque, famille, médecin, assurances ou employeur, à dénoncer à l’AI toute personne susceptible de se retrouver définitivement incapable de travailler. La chasse aux dépressifs est lancée.
Une fausse bonne nouvelle
Quand tout est noir, « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle sur l’esprit gémissant », il vaut mieux avoir quelque activité de loisir à pratiquer ou quelques travaux à faire. Les sommes très importantes prévues par la 5ème révision de l’AI pour offrir divers programmes destinés aux gens en congé maladie devraient donc être une bonne nouvelle. Quand on sait que 90% des personnes qui déposent une prestation AI sont en congé maladie depuis une année ou plus, et qu’il arrive que l’AI n’accorde des mesures de réinsertion que trois ans après la survenance de la maladie, on peut penser qu’il aurait été approprié de ne pas laisser ces personnes en difficulté livrées à elles-mêmes aussi longtemps. Après un an de congé maladie, la probabilité d’un retour à l’emploi est de moins de 20%.
Mais la « détection précoce » prévue par la 5ème révision, une bonne idée en soi, ne peut fonctionner qu’à condition qu’on agisse uniquement avec l’accord des personnes concernées. Or, la révision de l’AI est tout le contraire. On lit dans le projet de loi que l’Office AI peut « ordonner » des mesures, et que « l’assuré doit entreprendre tout ce qui peut être raisonnablement exigé de lui pour réduire la durée et l’étendue de l’incapacité de travail et pour empêcher la survenance d’une invalidité ».
Un paternalisme anti-libéral
La démarche autoritaire est déjà éprouvée dans un autre domaine : afin de faire croire que ce sont les chômeurs qui sont responsables du chômage, on leur faire suivre des « cours de techniques de recherche d’emploi ». On crée des « entreprises d’entraînement » où on oblige les gens à faire du commerce fictif d’équipements de football fictifs. La crainte des sanctions et le manque d’estime de soi-même propres à la plupart des chômeurs les empêchent de critiquer trop ouvertement ces activités. Mais qui peut croire que beaucoup de gens y participeraient de leur plein gré ? Pourquoi la droite au pouvoir, soi-disant libérale, fait-elle soudain si peu confiance au libre choix des individus ?
Bon business pour Bâle
On pourra imposer aux personnes en détresse psychique un « entraînement à l’endurance », un « développement de la motivation », une « stabilisation de la personnalité » ou l’ « exercice des compétences sociales de base ». Mais la contrainte en la matière est extrêmement dangereuse et peut enfoncer les « bénéficiaires » encore plus profondément dans le manque d’estime d’eux-mêmes et le sentiment de ne pas maîtriser leur existence. Comment des personnes blessées par le monde du travail pourront-elles se rétablir si elles ont l’impression d’être soumises à un mobbing étatique ? D’autant plus que la loi prévoir l’obligation de se soumettre à des traitements. On peut s’attendre à la prise imposée de médicaments psychotropes, pour le plus grand profit de notre lobby pharmaceutique.
Il est prévu pour l’instant que les réfractaires pourront se voir retirer le droit aux prestations AI. Quelles contraintes inventera-t-on alors pour eux, lorsqu’ils seront pris dans le dernier filet, celui de l’aide sociale ? Si nous ne résistons pas dès maintenant à la logique de l’Etat tuteur, il continuera inéluctablement son expansion.
Une patience trop couteuse
Ne peignons pas le diable sur la muraille. Le demi-milliard pour la « détection précoce » ne servira pas seulement à persécuter les malades psychiques. Certains travailleurs sociaux feront bon usage de ce financement, n’en doutons pas. Mais cela ne sera peut-être pas souvent possible. Proposer à des gens en dépression des activités susceptibles de les motiver est une tâche difficile, qui nécessite beaucoup de patience. Or, il est permis de douter qu’on en prendra le temps. Pour rappel, le remboursement des psychothérapies par l’assurance-maladie a été restreint depuis le début de cette année, au motif que les traitements avec des médicaments seraient plus rapides.
Une mauvaise lutte
La 5ème révision de l’AI est typique de notre temps où on veut de moins en moins aider les gens et de plus en plus les surveiller. On veut accentuer le contrôle des personnes pauvres ou fragiles plutôt que de mettre en place un marché du travail moins dur. De la même façon qu’on lutte contre les chômeurs plutôt que contre le chômage, on veut maintenant lutter contre les malades plutôt que contre les causes des maladies psychiques.
Tout le monde pourrait devenir un jour rentier AI. Ils sont actuellement pas loin de 300 000 en Suisse, plus que la population de bien des cantons, et reçoivent au total des rentes à hauteur de 6,4 milliards par année. La Confédération veut leur retirer un milliard. En effet, il est non seulement prévu de consacrer un demi-milliard à « la détection précoce », pièce maîtresse de la 5ème révision qui passera en votation le 17 juin prochain, mais on veut, par-dessus le marché, faire économiser un autre demi-milliard à l’AI. C’est d’ailleurs déjà en bonne voie, puisque le nombre de nouvelles rentes accordées a déjà diminué de 30% au cours des deux dernières années.
Une pieuvre sans tête
Ce n’est pas seulement la situation financière de la population concernée qui sera péjorée, mais aussi celle des cantons et les communes, par le biais de l’aide sociale et d’une diminution des rentrées fiscales. Toutefois, personne ne sait dans quelles proportions, le Conseil fédéral ayant benoitement admis en septembre 2006, en réponse à une interpellation du socialiste chaux-de-fonnier Didier Berberat, qu’« il n'est actuellement pas possible d'établir un relevé statistique des conséquences des modifications de l'assurance-chômage et de l'assurance-invalidité pour l'aide sociale ». On retrouve à l’œuvre la logique de la pieuvre sans tête, où on fait travailler chaque tentacule de l’Etat pour son propre compte, sans se soucier des intérêts globaux de l’animal.
Une épidémie de dépressions
De plus en plus de personnes ne s’intègrent ou se réintègrent jamais sur le marché du travail. Les cas de rentes AI pour motifs psychiques on littéralement explosé, en particulier dans les classes d’âge les plus jeunes, et représentent maintenant 40% du total des rentes. Alors qu’en 1996, 1% de la population active bénéficiait d’une rente pour cause de maladie psychique, ce chiffre dépassait 2% dix ans plus tard. Augmentation qui s’explique principalement par un marché du travail de plus en plus dur, quoi qu’en dise Yves Rossier, directeur de l’Office fédéral des assurances sociales, qui ose affirmer qu’« il n’y a pas de lien entre un marché du travail difficile et l’augmentation des rentes AI ».
Une chasse aux sorcières
Imaginez qu’on vous impose des objectifs inatteignables et contradictoires et des rythmes de travail excessifs, en dénigrant systématiquement tout ce que vous faites. Imaginez que, comme beaucoup de gens dans une telle situation, vous perdiez toute motivation et confiance en vous, au point de ne plus être capable de faire quoi que ce soit. Faire les courses ou aller boire un verre devient aussi difficile que l’ascension de l’Everest. Quant à retrouver un emploi, vous n’y songez même plus…
C’est vous que veut « aider » la 5ème révision de l’AI. Sa pièce maîtresse, la « détection précoce », enjoint n’importe qui ou presque, famille, médecin, assurances ou employeur, à dénoncer à l’AI toute personne susceptible de se retrouver définitivement incapable de travailler. La chasse aux dépressifs est lancée.
Une fausse bonne nouvelle
Quand tout est noir, « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle sur l’esprit gémissant », il vaut mieux avoir quelque activité de loisir à pratiquer ou quelques travaux à faire. Les sommes très importantes prévues par la 5ème révision de l’AI pour offrir divers programmes destinés aux gens en congé maladie devraient donc être une bonne nouvelle. Quand on sait que 90% des personnes qui déposent une prestation AI sont en congé maladie depuis une année ou plus, et qu’il arrive que l’AI n’accorde des mesures de réinsertion que trois ans après la survenance de la maladie, on peut penser qu’il aurait été approprié de ne pas laisser ces personnes en difficulté livrées à elles-mêmes aussi longtemps. Après un an de congé maladie, la probabilité d’un retour à l’emploi est de moins de 20%.
Mais la « détection précoce » prévue par la 5ème révision, une bonne idée en soi, ne peut fonctionner qu’à condition qu’on agisse uniquement avec l’accord des personnes concernées. Or, la révision de l’AI est tout le contraire. On lit dans le projet de loi que l’Office AI peut « ordonner » des mesures, et que « l’assuré doit entreprendre tout ce qui peut être raisonnablement exigé de lui pour réduire la durée et l’étendue de l’incapacité de travail et pour empêcher la survenance d’une invalidité ».
Un paternalisme anti-libéral
La démarche autoritaire est déjà éprouvée dans un autre domaine : afin de faire croire que ce sont les chômeurs qui sont responsables du chômage, on leur faire suivre des « cours de techniques de recherche d’emploi ». On crée des « entreprises d’entraînement » où on oblige les gens à faire du commerce fictif d’équipements de football fictifs. La crainte des sanctions et le manque d’estime de soi-même propres à la plupart des chômeurs les empêchent de critiquer trop ouvertement ces activités. Mais qui peut croire que beaucoup de gens y participeraient de leur plein gré ? Pourquoi la droite au pouvoir, soi-disant libérale, fait-elle soudain si peu confiance au libre choix des individus ?
Bon business pour Bâle
On pourra imposer aux personnes en détresse psychique un « entraînement à l’endurance », un « développement de la motivation », une « stabilisation de la personnalité » ou l’ « exercice des compétences sociales de base ». Mais la contrainte en la matière est extrêmement dangereuse et peut enfoncer les « bénéficiaires » encore plus profondément dans le manque d’estime d’eux-mêmes et le sentiment de ne pas maîtriser leur existence. Comment des personnes blessées par le monde du travail pourront-elles se rétablir si elles ont l’impression d’être soumises à un mobbing étatique ? D’autant plus que la loi prévoir l’obligation de se soumettre à des traitements. On peut s’attendre à la prise imposée de médicaments psychotropes, pour le plus grand profit de notre lobby pharmaceutique.
Il est prévu pour l’instant que les réfractaires pourront se voir retirer le droit aux prestations AI. Quelles contraintes inventera-t-on alors pour eux, lorsqu’ils seront pris dans le dernier filet, celui de l’aide sociale ? Si nous ne résistons pas dès maintenant à la logique de l’Etat tuteur, il continuera inéluctablement son expansion.
Une patience trop couteuse
Ne peignons pas le diable sur la muraille. Le demi-milliard pour la « détection précoce » ne servira pas seulement à persécuter les malades psychiques. Certains travailleurs sociaux feront bon usage de ce financement, n’en doutons pas. Mais cela ne sera peut-être pas souvent possible. Proposer à des gens en dépression des activités susceptibles de les motiver est une tâche difficile, qui nécessite beaucoup de patience. Or, il est permis de douter qu’on en prendra le temps. Pour rappel, le remboursement des psychothérapies par l’assurance-maladie a été restreint depuis le début de cette année, au motif que les traitements avec des médicaments seraient plus rapides.
Une mauvaise lutte
La 5ème révision de l’AI est typique de notre temps où on veut de moins en moins aider les gens et de plus en plus les surveiller. On veut accentuer le contrôle des personnes pauvres ou fragiles plutôt que de mettre en place un marché du travail moins dur. De la même façon qu’on lutte contre les chômeurs plutôt que contre le chômage, on veut maintenant lutter contre les malades plutôt que contre les causes des maladies psychiques.
05 décembre 2006
Tous dans le même bateau.
Le Conseil d’Etat, qui s’est déjà attaqué aux subsides d’assurance-maladie des indépendants, prépare sans doute une future offensive contre les salariés. Il est temps de réagir.
Il est fréquent que des décisions lourdes de conséquences et porteuses de menaces pour l’avenir qui est passée largement inaperçue. Ainsi, le 30 novembre 2006, le Conseil d’Etat a annoncé, sans que cela fasse de vagues, que les indépendants au bénéfice de subsides pour l’assurance-maladie ne les recevront plus automatiquement, mais devront faire une demande ad hoc. Cette démarche laisse perplexe, quand on sait que l’Etat dispose déjà, par l’intermédiaire des déclarations d’impôts, de toutes les informations nécessaires pour statuer. Quelle motivation y a-t-il là derrière, si ce n’est de créer un obstacle qui empêchera certaines personnes d’obtenir les sommes auxquelles elles devraient normalement avoir droit ? Cette hypertrophie bureaucratique ressemble également à de la suspicion. « En tant qu’indépendant, on est considéré à priori comme un tricheur », nous confie l’un d’eux.
Les poissons pêchés par ce filet ne seront pas bien gros. Si un indépendant bénéficie de subsides LAMal, ont peut supposer que c’est parce qu’il a un peu de peine à tourner. On dira que certains indépendants ont d’importants revenus cachés, sont de « faux pauvres » qui vivent en réalité très confortablement. Le phénomène existe certainement. Mais ces gens-là sont certainement assez habiles pour remplir leurs demandes de subsides sans états d’âme.
En revanche, pour un indépendant peu doué pour les démarches administratives, remplir un formulaire supplémentaire peut-être décourageant. S’il peut paraître grotesque que des gens renoncent à de grosses sommes d’argent par incapacité d’accomplir une petite démarche administrative, c’est pourtant une réalité incontournable de notre société : qu’on songe à toutes les personnes qui payent des primes d’assurance maladie encore plus énormes que la moyenne parce qu’elles n’arrivent pas à changer de caisse.
La principale artère chaux-de-fonnière, le fameux « Pod », manque souvent d’animation, mais personne ne niera que ça bouge du côté des enseignes. Difficile d’aller s’y promener deux fois sans qu’une boutique ait fait faillite entre temps. Cela montre bien que tous les indépendants n’ont pas des réserves d’or enterrées dans leur arrière-boutique. Certains préfèrent vivre en dessous des normes de l’aide sociale plutôt que de mettre la clé sous le paillasson et perdre leur statut social. Nombre d’entre eux vivent au jour le jour, mis sous pression par leurs fournisseurs qui exigent les sommes que leurs clients ne leur ont pas encore payées. Ce sont ces gens-là qui souffriront le plus de la mesure prise par le Conseil d’Etat, dont il est à prévoir qu’elle sera à l’origine de quelques faillites. La lenteur du Service cantonal de l’assurance-maladie étant proverbiale, on peut craindre le pire concernant les délais dont il aura besoin pour appliquer une procédure qui vient d’être introduite.
La décision du Conseil d’Etat n’a soulevé aucun commentaire à droite, ce qui montre bien que celle-ci, contrairement à ce qu’elle prétend, ne défend pas vraiment la libre entreprise contre l’Etat inquisiteur et bureaucrate, mais uniquement la libre entreprise des plus riches. A gauche, il y a la méfiance traditionnelle envers les indépendants, qui ne font pas parti de l’électorat traditionnel des partis aux origines historiques ouvrières. Alors pourtant qu’ils sont dans le même bateau que les salariés, au même titre d’ailleurs que de plus en plus d’agriculteurs.
La preuve en est que le Conseil d’Etat ambitionne clairement de manger les salariés à la même sauce que les indépendants. Dans son plan de législature de 2005, il affirmait déjà clairement vouloir « supprimer l’octroi automatique des subsides LAMal dans le but de dégager des ressources supplémentaires », sans préciser aux dépens de qui exactement ces ressources seraient dégagées. Le Conseiller d’Etat Roland Debely avait osé affirmer devant le Grand Conseil : « [Concernant] le risque que les plus faibles passent finalement au travers de la connaissance des dispositions qui existeraient... nous n'avons pas de crainte…, considérant que les personnes en difficulté sont généralement accompagnées ».
Si le Conseil d’Etat n’applique pour l’instant qu’une partie de son projet, on peut parier que ce n’est que pure stratégie : « Cette première expérience fera l’objet d’une évaluation avant son extension éventuelle à d’autres catégories de bénéficiaires », peut-on lire dans le communiqué du 30 novembre. Recette mainte fois éprouvée du saucissonnage : les salariés n’ayant rien dit quand on s’est attaqué aux indépendants, les indépendants ne diront rien quand on s’attaquera aux salariés.
Il est temps de comprendre que tous les travailleurs qui voient une partie du fruit de leur travail prélevée pour alimenter les rentes du capital, sous quel forme que ce soit, font partie de la même classe sociale. Les travailleurs indépendants n’échappent pas à cette règle. Et si certains vivent un peu mieux parce qu’ils sont propriétaires de leurs outils de production et n’ont pas besoin de reverser de dividendes aux banques, on peut voir-là, tout simplement, la réalisation d’un vieux rêve marxiste.
Il est fréquent que des décisions lourdes de conséquences et porteuses de menaces pour l’avenir qui est passée largement inaperçue. Ainsi, le 30 novembre 2006, le Conseil d’Etat a annoncé, sans que cela fasse de vagues, que les indépendants au bénéfice de subsides pour l’assurance-maladie ne les recevront plus automatiquement, mais devront faire une demande ad hoc. Cette démarche laisse perplexe, quand on sait que l’Etat dispose déjà, par l’intermédiaire des déclarations d’impôts, de toutes les informations nécessaires pour statuer. Quelle motivation y a-t-il là derrière, si ce n’est de créer un obstacle qui empêchera certaines personnes d’obtenir les sommes auxquelles elles devraient normalement avoir droit ? Cette hypertrophie bureaucratique ressemble également à de la suspicion. « En tant qu’indépendant, on est considéré à priori comme un tricheur », nous confie l’un d’eux.
Les poissons pêchés par ce filet ne seront pas bien gros. Si un indépendant bénéficie de subsides LAMal, ont peut supposer que c’est parce qu’il a un peu de peine à tourner. On dira que certains indépendants ont d’importants revenus cachés, sont de « faux pauvres » qui vivent en réalité très confortablement. Le phénomène existe certainement. Mais ces gens-là sont certainement assez habiles pour remplir leurs demandes de subsides sans états d’âme.
En revanche, pour un indépendant peu doué pour les démarches administratives, remplir un formulaire supplémentaire peut-être décourageant. S’il peut paraître grotesque que des gens renoncent à de grosses sommes d’argent par incapacité d’accomplir une petite démarche administrative, c’est pourtant une réalité incontournable de notre société : qu’on songe à toutes les personnes qui payent des primes d’assurance maladie encore plus énormes que la moyenne parce qu’elles n’arrivent pas à changer de caisse.
La principale artère chaux-de-fonnière, le fameux « Pod », manque souvent d’animation, mais personne ne niera que ça bouge du côté des enseignes. Difficile d’aller s’y promener deux fois sans qu’une boutique ait fait faillite entre temps. Cela montre bien que tous les indépendants n’ont pas des réserves d’or enterrées dans leur arrière-boutique. Certains préfèrent vivre en dessous des normes de l’aide sociale plutôt que de mettre la clé sous le paillasson et perdre leur statut social. Nombre d’entre eux vivent au jour le jour, mis sous pression par leurs fournisseurs qui exigent les sommes que leurs clients ne leur ont pas encore payées. Ce sont ces gens-là qui souffriront le plus de la mesure prise par le Conseil d’Etat, dont il est à prévoir qu’elle sera à l’origine de quelques faillites. La lenteur du Service cantonal de l’assurance-maladie étant proverbiale, on peut craindre le pire concernant les délais dont il aura besoin pour appliquer une procédure qui vient d’être introduite.
La décision du Conseil d’Etat n’a soulevé aucun commentaire à droite, ce qui montre bien que celle-ci, contrairement à ce qu’elle prétend, ne défend pas vraiment la libre entreprise contre l’Etat inquisiteur et bureaucrate, mais uniquement la libre entreprise des plus riches. A gauche, il y a la méfiance traditionnelle envers les indépendants, qui ne font pas parti de l’électorat traditionnel des partis aux origines historiques ouvrières. Alors pourtant qu’ils sont dans le même bateau que les salariés, au même titre d’ailleurs que de plus en plus d’agriculteurs.
La preuve en est que le Conseil d’Etat ambitionne clairement de manger les salariés à la même sauce que les indépendants. Dans son plan de législature de 2005, il affirmait déjà clairement vouloir « supprimer l’octroi automatique des subsides LAMal dans le but de dégager des ressources supplémentaires », sans préciser aux dépens de qui exactement ces ressources seraient dégagées. Le Conseiller d’Etat Roland Debely avait osé affirmer devant le Grand Conseil : « [Concernant] le risque que les plus faibles passent finalement au travers de la connaissance des dispositions qui existeraient... nous n'avons pas de crainte…, considérant que les personnes en difficulté sont généralement accompagnées ».
Si le Conseil d’Etat n’applique pour l’instant qu’une partie de son projet, on peut parier que ce n’est que pure stratégie : « Cette première expérience fera l’objet d’une évaluation avant son extension éventuelle à d’autres catégories de bénéficiaires », peut-on lire dans le communiqué du 30 novembre. Recette mainte fois éprouvée du saucissonnage : les salariés n’ayant rien dit quand on s’est attaqué aux indépendants, les indépendants ne diront rien quand on s’attaquera aux salariés.
Il est temps de comprendre que tous les travailleurs qui voient une partie du fruit de leur travail prélevée pour alimenter les rentes du capital, sous quel forme que ce soit, font partie de la même classe sociale. Les travailleurs indépendants n’échappent pas à cette règle. Et si certains vivent un peu mieux parce qu’ils sont propriétaires de leurs outils de production et n’ont pas besoin de reverser de dividendes aux banques, on peut voir-là, tout simplement, la réalisation d’un vieux rêve marxiste.
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