Ce blog rassemble pour l'essentiel mes textes parus dans la presse suisse romande, notamment dans l'Impartial/l'Express, Gauchebdo, le Courrier, Domaine public et le Temps.
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01 février 2012

Un précurseur de Darwin, il y a deux mille ans.

Écrit au premier siècle avant Jésus-Christ, De la Nature des Choses, texte fascinant du philosophe romain Lucrèce, a échappé à des milliers de générations de souris. Cette œuvre nous est miraculeusement parvenue grâce aux moines copistes du Moyen-Âge, qui ont bien voulu la sauver malgré sa philosophie matérialiste. Lucrèce pense que tout est fait d'atomes dénués de volonté. Les êtres vivants ne sont que des assemblages de hasard, destinés à se décomposer un jour. Les dieux, qui ne soucient pas de l'humanité, sont formés eux aussi d'atomes et sont tout aussi mortels que les autres êtres.
De la Nature des Choses est une tentative de tout expliquer à partir des atomes, y compris ce que nous appelons la biologie, à laquelle est consacré le livre V, dont sont tirés les passages cités ici. A première vue, Lucrèce est loin de Darwin. La notion d'évolution des espèces est totalement étrangère au philosophe romain. Les êtres vivants « se forment au sein de la terre, engendrés par l'eau des pluies et la chaleur du soleil. » Cette idée, qui est compatible avec des observations superficielles, est connue dans l'histoire de la biologie sous le nom de « génération spontanée ». Lucrèce pense que ce mécanisme, aujourd'hui limité et ne produisant que des êtres de petite taille, tels que des vers ou des insectes, était bien plus puissant par le passé : « Il n'est donc pas étonnant qu'il en soit né de plus nombreux et de plus grands alors qu'ils pouvaient se développer dans toute la nouveauté de la terre et de l'air ».
Ainsi s'explique également la naissance de l'humanité, d'une façon aussi peu darwinienne que chrétienne : « Chaleur et humidité abondaient dans les campagnes. Aussi, partout où la disposition des lieux s'y prêtait, des matrices croissaient-elles enracinées dans le sol, et le terme venu, l'âge libérait les nouveau-nés fuyant l'humidité et aspirant à l'air libre ». Qu'on ne s'étonne pas de ne plus observer ce phénomène, car le monde s'use : « Mais il y a un terme à la fécondité, et la terre cessa d'enfanter, telle une femme épuisée par l'âge. » Là encore, nous avons une idée tout sauf darwinienne.
Pourtant, malgré des conceptions largement opposées, Darwin et Lucrèce étaient confrontés à la même question fondamentale. Bien que l'un ait crû en Dieu et l'autre aux dieux, ils tentaient tous les deux d'expliquer le monde en termes mécanistes, sans recourir à des explications surnaturelles, qu'il se soit agi d'être divins ou de « forces vitales ». Dans une telle posture, même les êtres éminemment complexes que nous sommes sont le résultat du hasard, ce qui, en première analyse, peut sembler complètement impossible. La réponse à cet apparent paradoxe fut la grande contribution de Darwin (et de Wallace, qui eut la même idée au même moment).
Dans son livre de 1859, « De l'Origine des Espèces par la Sélection Naturelle », un des plus importants de l'Histoire mondiale des sciences, Darwin explique que les organismes vivants produisent des descendants en trop grande abondance pour que tous puissent survivre. Seuls ceux qui sont le mieux adaptés aux conditions environnementales pourront avoir une descendance. Ainsi, les caractéristiques les mieux adaptées à la survie se transmettront de génération en génération. Il en résultera, au fil des millions d'années, des organismes tellement bien faits qu'ils donnent l'impression d'avoir été mis au point dans les moindre détails par un Créateur. C'est dans cette découverte que réside le véritable coup de génie de Darwin, car plusieurs penseurs avant lui, notamment le Français Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829), avaient déjà formulé l'idée de l'évolution. Mais il leur en manquait le mécanisme.
Pourtant, la sélection naturelle avait été imaginé dix-huit siècles plus tôt, bien avant l'idée d'évolution elle-même. Lucrèce n'avait évidemment aucune notion de génétique et de mutants. Il imagine, tout simplement, que le hasard engendre naturellement la diversité : « Que de monstres la terre en travail s'efforça de créer, étranges de traits et de structure ! On vit l'androgyne, qui tient des deux sexes mais n'appartient à aucun [...] On vit des êtres sans pieds et sans mains. » Tout comme Darwin, Lucrèce pense que les organismes inadaptés ne survivent pas : « Tous ces monstres et combien d'autres de même sorte furent créés en vain [...] ils ne purent toucher à la fleur de l'âge, ni trouver de nourriture, ni s'unir par les liens de Vénus. » La disparition étant la norme, il faut expliquer la survie : « Toutes celles que tu vois respirer l'air vivifiant, c'est la ruse ou la force, ou enfin la vitesse qui dès l'origine les a défendues et conservées ».
La convergence entre Darwin et Lucrèce, à la fois étonnante et logique, est des plus instructives pour comprendre une autre évolution, celle des idées scientifiques. Elle montre la fécondité de la vision atomiste du monde, qui permit à Lucrèce d'énoncer un mécanisme qui fut si difficile à concevoir dix-neufs siècles plus tard, alors que la biologie avait pourtant déjà accomplie de prodigieuses avancées.

Source: Lucrèce. De la Nature. Traduction de Henri Clouard. Garnier-Frères. 1964.

Paru dans le Courrier aujourd'hui. On m'a depuis fait remarquer que Lucrèce reprenait des idées formulées plusieurs siècles auparavant, notamment Aristote, Empédocle ou Anaxagore. 

11 novembre 2011

Petit problème de probabilités

Le problème était le suivant: derrière trois portes closes se trouvent une voiture et deux vaches en carton. Le candidat, qui en principe souhaite gagner la voiture, désigne tout d’abord une des trois portes. L’animateur ouvre une des deux portes restantes, derrière laquelle se trouve une des deux vaches en carton. Le candidat a maintenant le choix. Il peut ouvrir soit la porte qu’il a désignée au début, soit celle des deux autres portes que l’animateur a laissé fermée.

Il y a quatre stratégies possibles:

-Monsieur Doof, qui pense que l’animateur cherche à le rouler, décide de ne modifier son premier choix en aucun cas. Mais ce premier choix, auquel M.Doof s’attache plus que de raison, a été fait au hasard entre trois portes. M.Doof n’a donc qu’une chance sur trois de recevoir la voiture.

-La Comtesse von und zu Fall décide d’ignorer son premier choix et de s’en remettre totalement au hasard pour son choix définitif. Comme elle choisit après que l’animateur a exclu une des portes, elle a une chance sur deux de gagner.

-Madame Kluge spécule sur le fait qu’il y a deux chances sur trois que, derrière la première porte qu’elle désigne, se trouve une vache en carton. Si elle est bien tombée sur la vache espérée, Mme Kluge est alors sure de gagner. L’animateur ouvrira celle des deux portes restantes derrière laquelle se trouve l’autre vache en carton, et Mme Kluge ouvrira celle derrière laquelle se trouve la voiture.

-Monsieur Hoover a corrompu les organisateurs de l’émission et sait où se trouve la bonne porte. Il a cent pour cent de chances de gagner.

En fait, tout dépend de la manière dont les candidats utilisent l’information. Les joueurs non-corrompus obtiennent de l’animateur deux informations. Premièrement, ils apprennent la position d’une des deux vaches en carton. Deuxièmement, ils savent que l’animateur a une liberté limitée, vu qu’il s’interdit d’ouvrir la porte choisie par le candidat au premier tour. Ce n’est que dans un cas sur trois que l’animateur peut choisir entre les deux vaches en carton (lorsque le candidat a désigné la porte derrière laquelle se trouve la voiture) et c’est justement dans ce cas que Mme Kluge perd, parce qu’elle a misé sur les deux cas où l’animateur est parfaitement calculable. La Comtesse von und zu Fall, quant à elle, a négligé la deuxième information, et M.Doof, lui, a négligé à la fois la première et la deuxième.

La Comtesse von und zu Fall croit qu’elle a des chances égales quelle que soit la porte qu’elle ouvre, ce qui aboutirait à un paradoxe dans le cas où elle ouvrirait la même porte que Mme Kluge: l’une aurait une chance sur deux de gagner et l’autre deux sur trois, alors même qu’elles sont en train d’ouvrir la même porte!
Pour ne pas se laisser leurrer par cette contradiction apparente, il faut garder à l’esprit que la probabilité doit se calculer non pas après, mais avant qu’on choisisse.
La Comtesse von und zu Fall a en fait une chance sur deux d’ouvrir la même porte que Mme Kluge, auquel cas elle a deux chance sur trois de gagner. Ce qui veut dire qu’il y a deux chances sur six que la Comtesse von und zu Fall gagne en jouant sans le savoir comme Mme Kluge. Parallèlement, elle a une chance sur six de gagner en jouant comme M.Doof. Au total, elle a bel et bien une chance sur deux.

Il ne faut pas croire qu’il y a deux chances sur trois que la voiture se trouve derrière une porte et une chance sur trois qu’elle se trouve derrière l’autre, nous dira M.Hoover. Les choses sont beaucoup plus simples: il y a 100% de probabilité que la voiture se trouve derrière la bonne porte.
Il n’y a là non plus aucune contradiction: Mme Kluge a deux chances sur trois de jouer sans le savoir comme M.Hoover et d’avoir 100% de chances de gagner. Ce qui au total fait toujours deux tiers.